La grande histoire de l’intelligence artificielle
© Martin Saive
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Cet article est issu du numéro 104 de Philosophie magazine « La démocratie. Ça devrait être quoi ? », en kiosque le 27 octobre 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Et si Platon, Aristote, Al-Khwârizmî et Leibniz étaient les vrais précurseurs de l’informatique ? Et si cette dernière remontait à plus de deux mille ans ? Telle est l’hypothèse stimulante de Luc de Brabandere qui nous raconte, dessin à l’appui, les moments clés de cette aventure.
Voitures sans conducteur testées ici et là, logiciels capables de lire les planches de radiographie avec des diagnostics qui seraient désormais plus fiables que ceux d’un médecin humain, applications détectant par l’analyse des données personnelles les individus en cours de radicalisation ou susceptibles de commettre des actes terroristes : l’intelligence artificielle progresse sur tous les fronts, et pas une semaine ne s’écoule sans qu’arrive une annonce surprenante. Ce mouvement s’est accéléré depuis l’apparition, en 2005, du deep learning, une approche de la programmation inspirée des neurosciences. Son principe est de laisser les ordinateurs apprendre par eux-mêmes. Il a fait l’actualité en mars 2016 lors de la victoire du logiciel AlphaGo contre un champion du jeu de Go, car le programme s’est amélioré, en imaginant et en disputant des millions de parties contre lui-même. Plus personne ne conteste aujourd’hui que la puissance croissante des machines combinée avec l’immensité du big data permet de faire des choses qui nous dépassent complètement. Non seulement nous ne pouvons pas traiter autant d’informations que le font les machines, mais, bien souvent, nous ne sommes même plus capables de comprendre comment elles font ce qu’elles font !
Du coup, l’inquiétude est de mise : garderons-nous toujours la maîtrise de ce que l’ordinateur décidera ? Certains, et non des moindres, ne cachent plus leurs craintes ! Le fondateur de Microsoft, Bill Gates, l’entrepreneur de Tesla, Elon Musk, ou encore le physicien Stephen Hawking l’ont dit publiquement lors de débats sur les nouveaux types d’armement. Ils redoutent les erreurs de drones « intelligents » programmés pour prendre eux-mêmes la décision de tirer, ils ont peur de robots devenus autonomes capables de tuer n’importe quel être vivant. Même Google, que l’on a connu moins frileux, travaille sur un bouton d’arrêt d’urgence des intelligences artificielles, « au cas où » ! Ce serait l’équivalent numérique du bouton rouge qui équipe les machines-outils pour tout débrancher d’un coup sec en cas de perte de contrôle.
Mais comment en est-on arrivé là ? Je propose de remonter loin dans le temps pour trouver les racines de l’intelligence artificielle. Cet exposé s’appuie sur une carte (voir ci-dessus), qui nous guidera dans un voyage de l’Antiquité à nos jours.
Un rêve très ancien
L’histoire de l’intelligence artificielle n’a pas commencé il y a quatre-vingts ans avec la construction du premier ordinateur. Pour programmer ou simuler la pensée, il faut la comprendre, la démonter, la décomposer. Pour coder un processus de raisonnement, il faut d’abord pouvoir le décoder, et cette volonté d’analyse existait déjà dans l’Antiquité. Les principes, lois et concepts qui aujourd’hui sous-tendent l’informatique trouvent leur origine à une époque où les mathématiques et la logique se sont développées chacune de leur côté autour de leur penseur emblématique, respectivement Platon et Aristote (Ve-IVe siècle av. J.-C).
« L’histoire de l’informatique semble être un remake pour le moins inattendu de « trois mariages et un enterrement »
Comme le laisse entrevoir la carte, l’histoire de l’informatique peut être décrite comme le rêve de réunir ces deux branches cousines, mathématiques et logique donc. Ce rêve a été formulé pour la première fois au XIIIe siècle par un certain Raymond Lulle, théologien et missionnaire majorquin, mais il est surtout devenu celui de Gottfried Wilhelm Leibniz. Le philosophe allemand se demande pourquoi ces deux disciplines évoluent en parallèle depuis l’Antiquité, alors qu’elles ambitionnent apparemment la même chose. Tant les mathématiciens que les logiciens cherchent comment établir des vérités incontestables, ils luttent contre les erreurs de raisonnement et veulent établir les lois d’une pensée correcte.