Tintin et le trésor de la philosophie
Réconcilier Kant et Aristote
© Hergé/Moulinsart 2020
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En répondant à l’appel de ses amis, de Tournesol à Tchang, Tintin ne se sacrifie pourtant pas pour une cause ou pour une loi abstraite. Être profondément moral, il s’accomplit lui-même en faisant le bien. Ce qui revient à réconcilier l’éthique des vertus d’Aristote et la morale du devoir de Kant. Une proposition philosophique qui n’a pas encore été pleinement entendue.
Répondre à un appel, pas un appel téléphonique, mais l’appel de l’autre, tel pourrait être le geste éthique fondamental de Tintin. Et le motif initial d’un grand nombre de ses aventures. Dans L’Affaire Tournesol, il part à la rescousse du professeur qui a été enlevé : « Quelque chose me dit que Tournesol est en danger..., je pars l’y rejoindre. » Un engagement spontané qui se communique souvent, dans un second temps, au capitaine Haddock, plus attaché à son confort personnel, mais d’autant plus véhément, une fois qu’il a été mis devant ses responsabilités, à se mettre en mouvement pour répondre à son tour à l’appel. « Et vous croyez sans doute que je vais vous laisser filer seul ? Pas question ! Je vous accompagne. » Dans Le Temple du Soleil, il s’agit à nouveau de partir sur les traces de Tournesol, enlevé par les Indiens Chiquito, après qu’il s’est malencontreusement saisi du bracelet de la momie de Rascar Capac. Et même l’expédition sur la Lune, pourtant portée par un objectif cosmique, s’ouvre par un télégramme du professeur qui réclame qu’on vienne de toute urgence le rejoindre à Klow en Syldavie, où il est en train de mettre au point une fusée à propulsion atomique à destination du satellite terrestre. Tandis que dans Les Picaros, le schéma de l’appel se complique puisque l’enlèvement de la Castafiore par le général Tapioca est un piège auquel le capitaine cède en premier, pour défendre son honneur davantage que pour le sort de la Castafiore, d’ailleurs : « Je m’en vais lui dire ma façon de penser, moi, à ce Mussolini de carnaval. » Tintin, lui, se méfie et résiste un temps à l’appel : « Je persiste à croire qu’on cherche à nous attirer là-bas. Dans quel but je l’ignore, mais ça sent le traquenard à plein nez. »
Mais c’est sans conteste avec la rencontre de Tchang que ce dispositif narratif et éthique de l’appel trouve son expression la plus aboutie. Dans Le Lotus bleu d’abord, Tintin, parti en train puis à pied en direction de Hou Kou dans le Yang-Tsé-Kiang, entend l’appel à l’aide d’un enfant emporté par les flots. « AU SECOURS ! À MOI ! » Il le sauve, avant de faire de cet orphelin un « frère » d’aventure et d’humanité et de lui trouver une nouvelle famille auprès du sage Wang Jen-Ghié. Dans Tintin au Tibet, ensuite, alors qu’il joue tranquillement aux échecs avec le capitaine dans un hôtel de montagne, Tintin s’assoupit et hurle, comme un appel adressé à soi, un violent « Tchang ! », qui secoue et renverse tous les clients attablés autour d’eux. Il vient de faire un cauchemar d’une « hallucinante vérité » où il a entendu celui qui est devenu son ami, à moitié enseveli dans la neige, implorer, les mains tendues vers lui : « Tintin, Tintin, viens à mon secours ! » Ce nom, « Tchang ! », et cet appel, ne cessent plus alors de résonner en lui et au dehors – qu’une vieille femme acariâtre interpelle son chien pékinois ainsi nommé ou qu’une femme de chambre de l’hôtel éternue...