L’art selon Deleuze
Deleuze et la littérature, de Proust à Kafka
Cet article est réservé aux abonnés.
Proust, Sacher-Masoch et Kafka sont trois écrivains qui ont passionné Deleuze. Chaussant ses lunettes de philosophe, il en propose une lecture innovante.
Marcel Proust
Proust et les signes, paru en 1964 (PUF), est le premier ouvrage que Deleuze consacre à un écrivain. Proust y est traité en philosophe et La Recherche en « recherche de la vérité ». La lecture de Deleuze est singulière, puisqu’elle ne s’attache pas au style ou à la construction narrative, mais aux apports conceptuels du roman. Ce qui est troublant, c’est qu’il ne se contente pas de repérer des thèses dans les discours de tel ou tel personnage, mais construit un véritable système cohérent sur le plan conceptuel : le narrateur proustien suit un processus qui le fait cheminer, de concept en concept, jusqu’aux essences et à la vérité.
Le concept central est celui de « signe ». L’univers proustien en est rempli, et Deleuze s’attache à en faire la typologie (signes mondains, amoureux, sensibles, artistiques). La mondanité, par exemple, est un espace où les hiérarchies dépendent de la faculté à bien les capter et les émettre : « On ne pense pas et on n’agit pas, mais on fait signe. Rien de drôle n’est dit chez Mme Verdurin, et Mme Verdurin ne rit pas ; mais Cottard fait signe qu’il dit quelque chose de drôle, Mme Verdurin fait signe qu’elle rit… »
Le signe se définit avant tout comme une impression qui se démarque des autres, dans la mesure où elle force le sujet à penser, à en déchiffrer le sens. C’est le cas du fameux épisode de la madeleine trempée dans du thé, où l’impression gustative intime le narrateur à en déplier le sens profond pour se souvenir de Combray.