Société
Demain, tous main dans la main !
Pavel et son petit ami se tiennent la main dans les rues de Saint-Pétersbourg (Russie). Pavel confie avoir subi pas moins de six agressions du fait de son homosexualité durant l'année écoulée. © Mads Nissen/Panos/Réa
Marcher main dans la main, sans peur du lendemain : c’ est un luxe qui n’est pas donné à tout le monde et qui n'est pas accessible partout. En Italie, par exemple, aucune loi n’a encore été votée pour punir les agressions et les crimes contre les personnes LGBT. « Nous ne pouvons même pas nous tenir la main en public. Vivre dans un endroit où il n’y a pas de loi qui nous défend est un cauchemar », témoigne une jeune femme.
Ce geste de tendresse anodin relève donc encore pour beaucoup d’une forme d’héroïsme. Pour cette raison, il reste un enjeu fondamental de la lutte contre l’homophobie ainsi qu’une manière de célébrer la visibilité des couples LGBT pendant ce mois des fiertés.
Le sociologue Erving Goffman nous montre en quoi ce geste faussement banal revêt une signification plus profonde qu’il n’y paraît.
Interagir avec le reste du monde
Se tenir par la main est un geste qui se situe à la charnière entre l’intime et le public. Dans Relations in public (1971), Erving Goffman explique que, contrairement à d’autres signes d’amour « comme s’embrasser ou se tenir enlacé », cet acte offre la possibilité de continuer à interagir avec le reste du monde. L’union des mains « n’est pas une activité absorbante mais annexe qui permet d’être engagé dans une autre interaction ». Le geste est donc une manière d’être à deux, tout en restant avec les autres. Pour les couples LGBT, c’est entre autres cette position d’interface entre la sphère intime du couple et l’espace public qui fait de ce geste un étendard de la fierté d’être ensemble.
Manifester sa joie d’être unis
Privilégié lors des moments de flânerie et de déambulation tranquille, ce geste est aussi une manière de montrer son bonheur d’être à deux dans des situations particulières. Il est ainsi très fréquent « de se tenir la main en vacances dans une ville où l’on ne connaît personne. Tel est le ressort de bien des brochures publicitaires », explique Goffman. Autre lieu dédié à l’union des mains ? Le mariage – ou le Pacs – bien sûr, particulièrement « quand on entame le tour des tables des invités avec son [ou sa] ch[ère] et tendre. » Ce geste est ainsi un marqueur de l’amour officialisé entre deux personnes.
Signifier la validité et la valeur de la relation
Tenir la main est aussi une signe de reconnaissance. C’est même, selon Goffman, « une façon de remettre ouvertement et pour un temps une petite partie de soi-même à la personne relative ». Dans certains pays d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient, ce signe d’affection excède ainsi largement le cadre des rapports amoureux. En Inde, par exemple, « les hommes de toutes les tranches d'âge se tiennent par la main. Pères et fils se tiennent par la main, les meilleurs amis aussi. Cela symbolise juste un joli lien affectif », explique le photographe britannique Vincent Dolman dans une interview pour Brut. Si la nature de la relation des personnes qui se tiennent par la main varie, le geste reste pour tous et toutes une manière d’affirmer « la validité et la valeur de cette relation » conclut Goffman.
Montrer que la relation égalitaire
Pour finir, Goffman considère que dans le cadre d’une relation amoureuse, se tenir par la main est une manière de signifier que la relation est horizontale, en montrant « un degré relativement élevé d’égalité ». Cette égalité « est manifestée de manière physique », puisque les deux postures sont identiques et mettent les deux individus côte à côte, tout en impliquant un rythme de marche commun. Il s’agirait donc que ce signe de joie, d’affection, de respect et d’égalité soit possible pour tout le monde : que chacun et chacune puisse enfin se prendre la main… sans prendre de risque.