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Deux livres pour faire place aux émotions

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Deux livres pour faire place aux émotions

©Gallimard - ©Editions Mimésis

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Cet article est issu du numéro 190 de Philosophie magazine « Comment se changer les idées ? », en kiosque le 28 mai 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Et si les émotions étaient la nouvelle clé de lecture pour comprendre la société et la psyché contemporaines ? C’est l’hypothèse forte que défendent dans leurs nouveaux livres la sociologue Eva Illouz et le philosophe Anthony Steinbock.

Les émotions ont longtemps été considérées comme des réactions à vif, de dangereux emportements qui nous font perdre le contrôle de nous-mêmes, nous poussant à dire ou à faire des choses qu’ensuite, à tête reposée, nous regrettons. Grosse méprise, soutient Eva Illouz. Celle qui explore depuis de nombreuses années les transformations de la vie affective sous le coup du capitalisme prend du champ pour interroger, à travers douze émotions fondamentales, le « malaise de la modernité tardive ». Pourquoi cet angle ? Alors qu’ils voient pâlir les grandes espérances qu’elle a fait naître, les individus sont contraints de « trouver en eux-mêmes les moyens de guérir des blessures infligées par les puissantes forces sociales de la modernité ». Les émotions contemporaines sont l’espace « liminal » où ce désenchantement se répercute. « À travers elles, nous intériorisons le monde extérieur et nous extériorisons notre monde intérieur, de façon continue et invisible. » Loin d’être enfermées dans notre for intérieur, « elles poursuivent le travail de la société en nous ». Mais comment identifier ce travail ? Plutôt que de mobiliser de pesantes statistiques et enquêtes sur le ressentiment des déclassés ou la nostalgie populiste, la sociologue s’inspire de romans, de films, de séries, dont elle fait les grands sismographes de nos affects. Ainsi nous invite-t-elle à relire Madame Bovary pour comprendre la nature des déceptions « minuscules et répétées » que produisent les « institutions du rêve » de la modernité (tourisme, loisirs, site de rencontre…). Ou s’inspire-t-elle du concept de « vie non vécue » – « cette vie que nous aurions souhaité mener mais que nous n’avons pas vécue » – du psychanalyste Adam Phillips pour comprendre le sentiment généré par les échecs de la méritocratie contemporaine. Afin de montrer comment le consumérisme s’infiltre dans l’économie psychique des individus, elle relit la prodigieuse nouvelle de Maupassant, La Parure. Et elle s’inspire de Kleist pour sonder la spécificité de la colère contemporaine, porteuse de dignité et de justice, mais susceptible de basculer dans la haine. « La colère est à la justice ce que la jalousie est à l’amour », écrit-elle avec force. Au terme de ce parcours où la littérature et la société s’éclairent l’une l’autre, les émotions apparaissent bien comme ce buvard qui permet aux individus d’absorber et d’exprimer les bouleversements de la vie sociale. 

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