Guerre au Proche-Orient

Dôme de fer : sphère d’immunité ?

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Dôme de fer : sphère d’immunité ?

Au-dessus de la bande de Gaza, dans la nuit du 14 mai 2021. Le système de défense antimissile israélien “Dôme de fer” (à g.) se prépare à intercepter des roquettes (à dr.) tirées par la milice terroriste Hamas vers le sud de l’État d’Israël depuis la ville de Beit Lahia, dans le nord de la bande de Gaza, comme on peut le voir dans le ciel nocturne. La réactivité du système de défense est quasiment en temps réel (1 minute 30 après le lancement d’un tir ennemi). © Anas Baba/AFP

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Depuis l’attaque iranienne de la semaine dernière, le système de défense israélien « Dôme de fer » est au cœur de l’actualité. Si quelques missiles ont réussi à traverser les défenses de l’État hébreu, la plupart ont été interceptés par les batteries anti-aériennes sophistiquées installés à la fin des années 2000 pour répondre aux attaques de roquettes lancées depuis Gaza et le Liban. 


 

  • L’image du dôme n’est pas sans rappeler celle de la sphère, que mobilise le philosophe allemand Peter Sloterdijk dans sa trilogie Sphères (1998-2004) pour penser la logique de l’existence humaine : fragile, précaire, vulnérable, la vie a besoin de s’entourer de bulles protectrices pour se prémunir des agressions du monde extérieur qui la menacent. « L’être-dans-des-sphères constitue pour l’homme la situation fondamentale […] qui doit constamment s’affirmer, se rétablir, s’intensifier contre la provocation de l’extérieur. Dans ce sens, les sphères sont toujours aussi des structures morpho-immunologiques. C’est seulement dans des structures immunitaires créatrices d’espaces intérieurs que les hommes peuvent prolonger leurs processus de générations et de faire progresser leur individuation. »

  • Le corps, avec son enveloppe de peau, est déjà une forme de sphère protectrice, mais en un sens très restreint. L’enveloppe corporelle est trouée. La vie organique, pour se maintenir, doit sans cesse sortir d’elle-même, se tourner vers le monde dont elle se nourrit. La sphère, au sens fort du terme, englobe cette existence plus large qui met directement en jeu nos relations avec autrui. Elle est fondamentalement un espace de partage avec d’autres. « La sphère est la rondeur dotée d’un intérieur, exploitée et partagée, que les hommes habitent dans la mesure où ils parviennent à devenir hommes. […] Les sphères sont des créations d’espaces dotés d’un effet immuno-systémique pour des créatures extatiques travaillées par l’extérieur. » Cette immunité est toujours une co-immunité.

  • Sous le dôme, dans la sphère, une communauté humaine peut éprouver une forme de sécurité. Une sécurité qui est toujours discriminante : les autres hommes, ceux qui vivent hors de la communauté, présentent une forme de menace potentielle au même titre que l’environnement. Historiquement, cette tendance à l’« autofermeture et [au] refus sélectif » a été contrebalancée par l’enchâssement de toutes les sphères dans une sphère commune, universelle : celle du cosmos. Avec la modernité, ce cosmos a volé en éclat. L’extérieur s’est fait plus menaçant, et les sphères locales se sont repliées sur elles-mêmes, à grand renfort de technologies immunitaires de plus en plus sophistiquées. La coupure de la sphère avec le « reste du monde » s’est faite plus rigide. « L’attention de ses habitants est infiniment plus provoquée par des distinctions et des incidents dans son propre domaine que par des événements dans l’environnement extérieur. » L’imperméabilité sécuritaire croît en même temps que l’indifférence en dehors.

  • Le « Dôme de fer » israélien, composante d’un système de défense très complexe à couches multiples (lancement de missiles Arrow, « Fronde de David », etc.) correspond bien à cette sphère moderne que décrit Sloterdijk. Une sphère très sophistiquée qui prend le relais des murs pour défendre l’espace intérieur des nouvelles attaques aériennes que le développement technique rend possible ; une sphère toujours plus impénétrable qui, bien entendu, protège Israël, mais qui peut-être, dans le même temps, érode la sensibilité, l’empathie pour les souffrances vécues au-delà de ses frontières : à Gaza, au Sud du Liban, où les opérations israéliennes se poursuivent.