La lettre du mercredi

Éclairage domestique : trouver la bonne lumière

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Éclairage domestique : trouver la bonne lumière

© Nk Ni/Unsplash

« En me procurant deux plafonniers l’autre jour, je croyais avoir réglé le casse-tête de l’éclairage intérieur de mon logement. Je me trompais. En lieu et place de la lumière chaleureuse attendue, la pièce se retrouvait nimbée d’un blanc froid légèrement bleu. D’où l’urgence de consulter écrivains et philosophes, de Baudelaire à Bachelard, qui ont réfléchi sur l’importance de la “bonne lumière”, celle qui rend une habitation “humaine” !

Un enthousiasme vite retombé

J’étais ravi en recevant mes deux petits dômes marbrés de volutes bleutées. Ravi, également, d’apprendre quelques rudiments d’électricité pour les installer. Ravi, enfin, de ne plus voir ces bulbes nus au milieu du plafond. Cela faisait un bon moment que je cherchais – entreprise étonnamment complexe – un dispositif simple mais élégant pour les camoufler. En revanche, en poussant l’interrupteur, mes sentiments furent plus mitigés. Peinant à percer le verre dépoli, la lumière s’en trouvait grandement affaiblie. Surtout (j’aurais évidemment dû y penser), je réalisais combien le voile azuré étouffait les teintes jaunes des ampoules : à la place d’une lumière blanche chaude, la pièce assombrie se retrouvait nimbée d’un blanc assez froid légèrement bleu. 

Ô, clarté ennemie

Très peu pour moi. La faiblesse relative de l’éclairage ne me dérange pas en elle-même. Peut-être avez-vous déjà vu passer ces mèmes sur le “gay lightning”, mettant humoristiquement en scène l’horreur supposée des homosexuels pour les lumières blêmes et vives (“straight lightning”), au profit d’autres éclairages moins aveuglants : je m’y reconnais assez. “Ces progressistes d’Occidentaux […] recherchent toujours plus de clarté”, condamnait Jun’ichirō Tanizaki dans sa Louange de l’ombre (1933). Je partage cette méfiance pour l’excès d’éclairage. La blancheur nue, lumière d’hôpital ou de bureau, “monochrome et plate”, saccage presque toujours le charme modeste des choses, réduites en “froides découpures de papier blanc”, comme le suggère Charles Nodier. C’est encore une “lumière crue” dont Jack London fait la “blanche messagère d’une vérité située au-delà de la vérité, aux antipodes de la vie, d’une vérité cruelle et déserte comme les espaces interstellaires, immobile et glacée comme le zéro absolu, étincelante sous les cristallisations de l’évidence irréfutable et de l’indéniable fait”. Une lumière qui “dissipe en brouillard le paradoxe de l’existence”, et “refuse de laisser rêver le rêveur”, en livrant les choses à une manifesteté tyrannique, sans ombre, sans profondeur, sans relief.

Trop de lumière tue la lumière

Plus il y a de lumière, moins il y a à révéler. Il faut, disait Baudelaire, conjuguer “la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l’harmonie”. La pleine lumière nous permet certes de nous repérer, d’agir, d’exécuter nos desseins. Mais, sous son règne, les choses “deviennent des corps dénués de vie”, remarque Eugène Minkowski dans Vers une cosmologie (1936). Au contraire, dans la pénombre du soir, “les contours des objets perdent […] s’effacent et se dissolvent […] Les objets sortent, semble-t-il, de leur immobilité, ils prennent des formes bizarres, mobiles, pleines d’attrait et de poésie, s’animent d’une vie nouvelle […] Le monde autour de moi se peuple de spectres, d’images imprécises, vivantes, mystérieuses. Et moi-même je me confonds avec ce monde nouveau ; j’épouse sa forme et, en me pénétrant de lui, je bois à la source du mystère qu’il renferme”. C’est la douceur vague, l’intimité, la nostalgie d’une unité perdue aussi, propres aux atmosphères crépusculaires. Le jour cesse, et avec lui la confrontation conquérante avec les choses. Mais, dans mon imaginaire du moins, les lumières faiblissantes qui vibrent quand la nuit s’annonce sont des lumières chaudes, dans tous les sens du terme : le crépitement rougeâtre du feu allumé dans l’âtre alors que le froid s’installe au dehors, l’éclat timide de la flamme dansante d’une bougie qui révèle les recoins sombres d’un salon feutré, le rayonnement doré du soleil rasant qui, baroud d’honneur avant les ténèbres, projette au point du jour des ombres étirées.

Un parcours du combattant

Le tamisage de la lumière est en somme beaucoup moins un problème pour moi que sa teinte un peu livide : les plafonniers font déjà office de filtres – et les variateurs d’intensité finiront de régler le problème. Au fond, j’ai même besoin d’ampoules suffisamment vives, mais suffisamment chaudes, pour contrebalancer suffisamment les couleurs bleuâtres du verre. Manifestement, il est difficile de cumuler les deux caractéristiques. Je me perds dans le rayon mal rangé du Carrefour, entre les tailles de culot, les lumens et les watts, sans trouver mon bonheur. J’avais sous-estimé combien, avec l’abandon des ampoules thermiques à incandescence (qui produisaient leur chaleur luminique si particulière par échauffement d’un fil métallique), l’éclairage artificiel s’est refroidi. Le jaunâtre est associé au passéisme ; le blanc éclatant est le blanc du progrès. Les ampoules modernes ne chauffent plus pour briller, et ne réchauffent plus autant l’ambiance – Victor Inisan-Le Gléau parle d’un “bain de lumière froide” dans sa thèse “L’Adieu au soleil”.

Dépité, je me rabats, sur des “ampoules intelligentes”, dont il est apparemment possible de régler l’intensité tout en changeant la couleur grâce à une application. J’ignorais l’existence de ces inventions saugrenues et doute un peu de leurs promesses. L’essai n’est pas entièrement convaincant : je réussis vaguement à obtenir un résultat convenable (tout en m’amusant à éclairer mon intérieur de lueurs vertes ou roses) ; mais les variateurs physiques ne fonctionnent plus, les ampoules mettent une minute à s’éclairer après activation de l’interrupteur et se rallument intempestivement après extinction, si bien que je dois couper le disjoncteur pour dormir.

Vers la lumière… pour de bon ?

Je n’abandonne pas pour autant ma quête de la “bonne lumière”. Si l’âme est cette lumière qui illumine une existence conservant sa part d’ombre, l’éclairage domestique est ce qui “donne vie” à une maison. Comme le note Bachelard – qui regrettait le remplacement de la flamme vacillante par l’ampoule : “Par sa seule lumière, la maison est humaine. Elle voit comme un homme. Elle est un œil ouvert sur la nuit.” »

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