Hors-série "Les Lumières"
Édito : le doute et la raison
Cet article est issu du Hors-série n°N°32 de Philosophie magazine « Les Lumières. Face au retour de l’obscurantisme », en kiosque le 31 janvier 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Qu’est-ce que les Lumières ? Des questions et des débats, des polémiques et des résistances, des étonnements et des suspicions, dans un groupe d’hommes et de femmes, tous différents, mais tous liés par l’idée qu’ils sont les citoyens d’une République des Lettres. Et dans cette « république extrêmement libre, précise le philosophe protestant Pierre Bayle, on ne reconnaît que l’empire de la vérité et de la raison ». L’enthousiasme est peut-être naïf, mais, écrit au temps de Louis XIV et des dragonnades, il traduit cette confiance immense dans l’idée qu’on parvient à la vérité par la raison. De cette vérité, Montesquieu dit avec gourmandise que « dans l’obscurité même dont elle se couvre, il faut la prendre, il faut l’embrasser, il faut la saisir. »
Est-ce à dire que les Lumières font le lit d’une raison despotique ? Pas du tout. Les Lumières, c’est aussi le doute. Et l’ironie. Indispensables contre l’intolérance, les préjugés et les illusions parce qu’ils obligent à la multiplicité des points de vue. Dans les sujets du temps, aucun n’échappe à la contradiction. Le microscope ? Salué par Maupertuis parce qu’il offre « des sens au-dessus de notre portée », il est brocardé par Voltaire : « Je veux voir par mes yeux. » Le fanatisme ? « On n’éclaire pas les esprits avec la flamme des bûchers », écrit l’encyclopédiste Marmontel, alors que Rousseau, qui vise les athées, y voit une « passion grande et forte qui élève le cœur de l’homme ». L’inégalité entre les hommes et les femmes ? Elle reste un dogme pour les hommes – même Voltaire, qui a pourtant l’immense Mme du Châtelet pour compagne –, moins pour les femmes, moteur souterrain des Lumières, qui occupent le terrain de la traduction et de la propagation des idées. Les Indiens d’Amérique et autres sauvages ? À côté du racisme banal de l’époque surgit tout de même le constat de Locke : « si vous et moi étions nés dans la baie de Soldanie, il est probable que nos pensées et nos idées n’auraient pas dépassé la grossièreté de celle des Hottentots qui vivent là-bas. Et si Apochancana, le roi de Virginie, avait été élevé en Angleterre, il aurait peut-être pu être aussi savant théologien et aussi bon mathématicien que quiconque », ou l’avertissement de Diderot : « Fuyez, malheureux Hottentots, fuyez ! » face à l’appétit dévorant des colonisateurs.
C’est cet esprit qu’invoquaient – « Voltaire, reviens ! » – des manifestants après les attentats de janvier 2015. Lui encore que cite Barack Obama dans son discours d’adieu, le 10 janvier : « Nier le changement [climatique], ce n’est pas seulement trahir les générations futures, mais trahir un esprit [...] né des Lumières. »
Qu’est-ce que les Lumières ? des hommes et des femmes qui pratiquent – dit encore Diderot – « une sorte de sobriété dans l’usage de la raison ». Mais attention, précise-t-il, le doute est au service de la raison, non l’inverse. Il y a une limite au-delà de laquelle il n’écoutera plus celui « qui niera… la distinction du vrai et du faux, du bien et du mal, du juste et de l’injuste... » Entre deux obscurantismes, l’un qui doute de tout et l’autre qui ne doute de rien, les Lumières nous éclairent encore.