Hors-série "Nietzsche, l'antisystème"

Édito : Nietzsche, True Detective

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Le « dernier homme », c’est moi. Enfin, pour ne pas me hausser du col, disons plutôt que je suis dans le peloton de queue. Avec les « derniers hommes » prophétisés par Nietzsche dans le prologue de Zarathoustra, ceux qui affirment en clignant de l’œil : « nous avons inventé le bonheur ». Ceux qui prennent « un peu de poison de temps à autre, cela donne des rêves agréables. Et beaucoup de poison pour finir afin d’avoir une mort agréable ». Ceux qui ont perdu « le sens des étoiles », désir en berne et volonté de puissance d’un chihuahua. En somme, je suis bon pour Center Parcs ou l’une ou l’autre de ces « serres de la détente, dixit Peter Sloterdijk, dédiées au culte joyeux et frénétique de Baal ». Mais ce n’est pas tout. Je suis aussi – j’hésite à le dire mais il faut être juste – un bout du pont vers ce « surhumain » que Nietzsche définit énigmatiquement comme « le sens de la terre » et qui ne doit rien ni à la bête blonde aryenne ni aux mutants dotés de superpouvoirs, et tout à l’idée qu’il faut se surmonter soi-même. Une louche de dernier homme, une pincée de surhomme, je suis un hybride, une chimère, et Nietzsche est mon docteur Moreau. Mais n’est-ce pas notre cas à tous ? Car nous sommes ses héritiers, c’est une évidence : il y a cent trente ans, le « marteau » nietzschéen tombait sur les « préjugés moraux » de son temps ; le bien et le mal, le vrai et le faux, le juste et l’injuste, voilà les valeurs dont le philosophe allemand a fait la généalogie pour mieux les dynamiter et dont nous regardons aujourd’hui les débris avec les yeux désabusés de Rust Cohle ou Tyrion Lannister : il suffit en effet de regarder une série télévisée, True Detective ou Game of Thrones, pour mesurer à quel point nous avons intégré qu’il n’y a ni bien ni mal absolu ; que l’homme et la vérité ne progressent pas vers un futur rutilant ; qu’ « il n’y a pas de faits, seulement des interprétations », pas d’arrière-monde censément meilleur, rien qu’un monde apparent dans lequel il faut bien vivre. Bien vivre ? « Il faut, répond Nietzsche, que se dégage de notre pensée l’odeur puissante d’un champ de blé par les soirées d’été ». « Une vie à goût de pierre chaude », aurait ajouté Camus. Le Premier Homme.

 

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