Hors-série "Hannah Arendt"
Édito : penser sans filet avec Hannah Arendt
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Cet article est issu du Hors-série n°n° 28 de Philosophie magazine « Hannah Arendt, la passion de comprendre », en kiosque le 22 février 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. » Cette citation de René Char revient souvent dans les livres et les entretiens de Hannah Arendt. Pourquoi cette insistance ? Parce que cet héritage, dit-elle, est un trésor perdu, la liberté, que le poète a retrouvé dans ces années de lutte : « Celui qui a épousé la Résistance, a découvert sa vérité. » Parce qu’elle voit dans le capitaine Alexandre, nom de guerre de Char, la vivante illustration de ce qu’elle n’a cessé de revendiquer, à savoir la nécessité d’allier la pensée et l’action (raison pour laquelle elle admire Camus et se méfie de Sartre). Parce que, enfin, la citation de Char est porteuse d’un constat qu’elle fait sien, à savoir que le monde dans lequel ils ont été précipités, aucun « testament » ne les a préparés à y entrer et que, si c’est un danger, c’est aussi une chance : celle de « regarder le passé d’un œil nouveau dégagé de la contrainte et du poids de la tradition ».Tout ce qu’elle aime en somme : penser sans filet ! Ni de gauche ni de droite, radicale mais pas dogmatique, Arendt, l’inclassable, est aussi une visionnaire : elle ne lit pas dans le futur mais dans le présent – ce n’est pas si courant – et, par là même, nous parle du nôtre. De la « perspective d’une société de travailleurs sans travail » – c’est-à-dire, « privés de la seule activité qui leur reste » – à la question toujours brûlante des réfugiés et apatrides – « nous n’avons pris conscience de l’existence d’un droit d’avoir des droits que lorsque des millions de gens les ont perdus sans espoir de retour » –, en passant par son analyse du ferment totalitaire dans le colonialisme. Au risque de l’excès, lorsqu’elle voit en Adolf Eichmann un homme ordinaire – « ni démoniaque ni monstrueux » – témoignant de la banalité du mal : expression dont l’historien de la Shoah Christopher Browning dira qu’elle recouvre un concept crucial, en s’appuyant sur un mauvais exemple. Mais si le « manque de pensée » fait le lit du mal, qu’est-ce que penser ? « La manifestation du vent de la pensée, conclut-elle peu avant sa mort, n’est pas le savoir, c’est l’aptitude à distinguer le bien du mal, le beau du laid. » Beau codicille.