Entretien avec Jared Diamond

Effondrement : vingt ans après

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Effondrement : vingt ans après

Jared Diamond. © Tom M Johnson/Redux/Réa

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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine « Pourquoi les civilisations disparaissent », en kiosque le 25 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Vingt ans après la publication de son plus célèbre livre, Collapse, Jared Diamond persiste et signe malgré les nouvelles découvertes et les critiques de son approche : pression environnementale et défaut d’adaptation... mais au niveau mondial.

 

Comment définir l’effondrement d’une société ?

Jared Diamond : L’effondrement d’une société signifie une diminution drastique, sur une longue période, du nombre d’habitants d’une population, de son niveau de vie ou de son organisation. Une chute de 20 % du marché boursier durant deux ans attire beaucoup l’attention, mais cela ne constitue pas un effondrement de société. C’est une simple bagatelle en comparaison de ce qui est arrivé au Groenland norrois après l’an 1410, lorsque tous ses habitants ont fini par mourir ou disparaître.

 

“Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre”, écrivait l’historien Arnold Toynbee. Vous partagez cette idée ?

Cette affirmation n’est vraie que dans certains cas. Le bon mot de Toynbee est par exemple totalement erroné concernant la société polonaise en septembre 1939, qui ne s’est pas suicidée mais a été assassinée par l’invasion des armées de l’Allemagne nazie et de l’Union soviétique. Il est en revanche valable pour l’effondrement, au IXe siècle de notre ère, de la société amérindienne la plus avancée du Nouveau Monde avant l’arrivée des Européens : la civilisation maya classique n’a été envahie par personne, elle s’est autodétruite à la suite de réponses inadaptées aux sécheresses.

 

Quels sont à vos yeux les principaux facteurs d’effondrement ?

Le premier est le changement climatique : la diminution des précipitations a ruiné la société maya classique ; le refroidissement accru a détruit la société norroise du Groenland ; l’augmentation de la variabilité climatique a paralysé l’Empire khmer. Aujourd’hui, c’est l’élévation des températures moyennes qui nous menace. Un autre facteur est la présence de voisins hostiles, qui a contribué à la disparition des Norrois du Groenland et de l’Empire khmer, et qui fut l’unique cause de la fin de la Pologne indépendante du début du XXe siècle. Un troisième facteur est l’effondrement de partenaires commerciaux essentiels : c’est ce qui a mis fin à la société polynésienne de l’île Henderson, dans l’océan Pacifique. Ses habitants dépendaient entièrement de ceux de Pitcairn pour la pierre volcanique qui servait à fabriquer des outils ainsi que pour les grands arbres nécessaires à la construction de canoës. Lorsque les Polynésiens abandonnèrent l’île de Pitcairn, les habitants de Henderson se retrouvèrent sans outils de pierre ni moyen de quitter leur île. La population déclina progressivement jusqu’à ce que le dernier habitant meure, environ 150 ans plus tard. L’avant-dernier facteur concerne les problèmes environnementaux tels que le défrichement des forêts, la surpêche et la destruction de la couche arable. C’est le cas, par exemple, des Polynésiens de l’île de Pâques. Les habitants ont entièrement détruit les forêts de l’île et exterminé la plupart des espèces d’arbres qui s’y trouvaient. Or, comme ils dépendaient des arbres et du bois pour la construction, la fabrication de canoës capables de naviguer en haute mer, une agriculture productive et l’érection de statues, leur société s’est effondrée dans une spirale de guerres civiles. Le dernier facteur des effondrements de sociétés est la manière dont une société réagit – ou pas – aux quatre facteurs mentionnés. Dans la plupart des cas d’effondrement évoqués, la société disposait de moyens de faire face à la menace, mais elle n’a pas choisi de les adopter. Par exemple, les Norrois du Groenland auraient pu répondre avec succès au refroidissement climatique, comme l’ont fait leurs voisins inuits : ils auraient pu établir des relations commerciales amicales avec eux et imiter leurs méthodes d’approvisionnement alimentaire dans un climat froid au lieu de continuer à dépendre de la production de foin, vouée à l’échec dans un climat plus rigoureux.

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