Globalisation

Embouteillage au canal de Suez : le retour au réel

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Embouteillage au canal de Suez : le retour au réel

Image satellite fournie par Maxar Technologies montrant des remorqueurs tentant de dégager le porte-conteneurs Ever Given qui bloque le canal de Suez, le 26 mars 2021. © 2021 Maxar Technologies/AFP

Le porte-conteneurs taïwanais Ever Given bloque le canal de Suez, et c’est tout le système mondial de circulation des biens qui est perturbé. On affirmait depuis des années, comme le philosophe Paul Virilio, que la mondialisation avait aboli la résistance de l’espace, que la fluidification des échanges contractait le monde. Mais des philosophes et géographes plus réalistes, comme le marxiste David Harvey et Olivier Dollfuss, savent qu’un grain de sable peut bloquer un système au fond très matériel. Éclairage. 

 

• Le philosophe et urbaniste Paul Virilio voit dans la « disparition de l’espace » le trait fondamental de notre époque. Comme il le souligne dans Le Grand Accélérateur (Galilée, 2010) « la vitesse des transports et des transmissions instantanées réduisent le monde à rien. Nous vivons une époque singulière, notre appréciation des échelles de temps et de distance est bouleversée, et la terre est devenue trop petite ». Cette grande accélération s’enracine dans une transformation fondamentale : l’espace n’oppose plus aucune résistance. Plus aucune montagne, plus aucune mer ne nous arrête. Nous ne sommes plus contraints de faire des détours imprévus –  la contraction parallèle du temps. La caractéristique essentielle de la « disparition de l’espace », c’est l’immédiateté, l’absence de l’obstacle géographique imprévisible dont il fallait, autrefois, s’accommoder. Parce qu’il n’est plus freiné par rien, le déplacement prend une forme quasi virtuelle. 

• Le blocage du canal de Suez vient pourtant nous rappeler que cette dématérialisation n’a rien d’évident. Comme le souligne le géographe d’inspiration marxiste David Harvey dans « Géopolitique du capitalisme » (1985), elle ne tombe pas du ciel mais procède d’une véritable « conquête de l’espace » : « Pour pouvoir fonctionner efficacement, chaque forme de mobilité géographique du capital nécessite des infrastructures spatiales fixes et sûres. […] Le capitalisme s’évertue constamment à créer un paysage social et physique à son image, adéquat à ses besoins à un moment donné. » Le canal de Suez est l’une de ces innombrables infrastructures qui permettent à la mondialisation de fluidifier son règne, de remporter sa bataille contre le temps. Il arrive pourtant –  le cas aujourd’hui – que ces points de passages infrastructurels s’enrayent.

• Il ne faut donc pas considérer que l’espace physique serait désormais intégralement englouti dans une mondialisation homogène, et que nos existences seraient aujourd’hui indifférentes aux singularités des terrains. C’est ce qu’affirme le géographe français  Olivier Dollfuss dans La Mondialisation (Presses de Sciences-Po, 2007) : « Dire que l’effet de distance est aboli par les progrès […] n’a pas de sens. Il est modifié, diversifié, changé […] La rugosité de la distance est inégalement surmontée par les réseaux, sans qu’ils puissent pour autant s’en affranchir complètement. » Si la mondialisation s’efforce, avec un certain succès, de surmonter cette rugosité de l’espace, elle ne pourra jamais l’abolir totalement.