Portrait
Paul Virilio le visionnaire, entre prophéties et catastrophisme
© Éditions du Seuil
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Alors que paraît une monumentale édition de ses œuvres (La fin du monde est un concept sans avenir. Œuvres, 1957-2010, Seuil, 2023), le philosophe et urbaniste Paul Virilio, qui prétendait ne pas vouloir effrayer mais seulement regarder la réalité en face, apparaît plus que jamais comme un penseur dont on n’a pas assez mesuré la lucidité.
Qui est vraiment Paul Virilio (1932-2018) ? Un urbaniste, un philosophe autodidacte, un esthète théoricien de l’art, un architecte, un maître-verrier, un visionnaire voire un prophète (de mauvais augure) ? Avec son parcours atypique et son style d’écriture rhapsodique, il est assurément un penseur inclassable. Mais il est surtout un lanceur d’alerte qui n’a cessé d’attirer l’attention de ses contemporains sur la nature du progrès technologique, et surtout sur ses répercussions politiques et les dangers qu’il fait peser sur nous et que nous refusons de voir.
Sans doute n’a-t-il pas été entendu de son vivant. Il en ira peut-être autrement grâce à la parution de ses 22 essais réunis pour la première fois dans un gros volume, illustré de quelques croquis et photographies, qui porte un titre énigmatique : La fin du monde est un concept sans avenir. Œuvres, 1957-2010, aux Éditions du Seuil. À l’occasion de cet événement éditorial, revenons sur trois des concepts majeurs de celui dont l’influence sur la pensée contemporaine est évidente, de Bruno Latour à Hartmut Rosa.
Paul Virilio (1932-2018). © Sophie Virilio/Fonds S. Virilio
1) La vitesse, ce grand impensé
S’il y a une notion qui est centrale dans la pensée de Paul Virilio, c’est sans conteste celle de vitesse. Dès la parution en 1977 de Vitesse et Politique. Essai de dromologie, il explique que la vitesse constitue à la fois le grand impensé et la clé de la modernité, qu’il y a urgence à mieux comprendre la logique qui l’anime. Bien qu’il existe des philosophes qui se sont efforcés de penser le temps et la durée, explique-t-il, aucun n’a mesuré l’importance du rôle que joue la vitesse. Or celle-ci a été mise au premier plan par la théorie de la relativité, qui fait de la vitesse de la lumière le seul absolu, même si c’est surtout dans le domaine du progrès technique (et technologique) qu’elle se révèle décisive. À commencer par la vitesse des transports qui efface les distances et annonce non la fin de l’histoire, mais celle de la géographie.
Pour penser cette course à la vitesse et à l’accélération la plus vertigineuse, Virilio forge donc les concepts de « dromologie » (de dromos, δρόμος, « la course », et logos, λόγος, « le discours »), cette science de la course effrénée et de ses conséquences sur la société, mais aussi ceux de dromocratie, de dromosphère ou de dromomanie. « La vitesse est l’espérance de l’Occident », écrit-il, parce que c’est sur cette vitesse qu’elle fait reposer sa prospérité, sans voir toutefois la dimension de violence qui est inhérente à ce projet de civilisation.