Les prophéties de Yuval Noah Harari
(cc) Unsplash / Franck V.
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Cet article est issu du numéro 123 de Philosophie magazine « 123 - octobre 2018 », en kiosque le 24 septembre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Après les best-sellers “Sapiens” et “Homo Deus”, l’historien israélien signe avec “21 Leçons pour le XXIe siècle” un nouveau grand récit, celui de notre avenir proche. Une réflexion inquiète sur un futur envahi par l’intelligence artificielle capable de hacker l’esprit humain, qui nous met au défi de réinventer l’éducation et le travail. Visionnaire ou dogmatique ?
Yuval Noah Harari est un personnage déroutant. Cet historien israélien (42 ans) s’est imposé comme l’un des auteurs les plus lus dans le monde. Pourtant, son premier ouvrage, Sapiens, paru en 2011, est presque le fruit du hasard. À l’Université hébraïque de Jérusalem, où il enseignait l’histoire de la guerre au Moyen Âge, il a vent d’une demande récurrente des étudiants, celle d’un cours sur l’histoire de l’humanité. Si aucun professeur n’avait eu jusque-là l’énergie de répondre, lui décide de s’y coller. D’abord dispensé sur Internet, refusé par de nombreux éditeurs avant d’être publié à petit tirage en Israël, ce récit de la conquête de la Terre par Homo sapiens, grâce à son pouvoir de coopérer avec ses semblables et d’inventer des fictions collectives, comme l’État, les dieux ou l’argent, rencontre un succès planétaire. Cette « brève histoire du passé » est suivie en 2015 par Homo Deus. Une brève histoire de l’avenir qui s’attache à la métamorphose de la condition humaine sous l’influence des nouvelles technologies.
C’est aujourd’hui un troisième volume qui paraît (toujours chez Albin Michel) : 21 Leçons pour le XXIe siècle, où l’auteur s’attaque aux défis de l’avenir proche. « L’humanité est confrontée à des révolutions sans précédent, écrit-il, tous nos vieux récits s’émiettent, et aucun nouveau récit n’est jusqu’ici apparu pour les remplacer. » Quelles sont ces révolutions ? D’abord la fusion de la biotechnologie et des technologies de l’information qui vont permettre de changer l’homme en intervenant sur son corps et son cerveau – « nous sommes entrés dans l’ère du hacking des êtres humains ». Grâce à leur puissance de calcul et d’apprentissage, les algorithmes décideront mieux que nous ce qui est bon pour nous, martèle Harari sans toujours étayer ce pronostic. Et ils rempliront bientôt, et toujours mieux que nous, la plupart des tâches qui nous étaient dévolues, comme conduire des voitures. Ces dernières seront augmentées de logiciels éthiques qui seront comme « pilotées par Michael Schumacher et Emmanuel Kant réunis ». Un constat qui vaut aussi pour la médecine et pour la composition musicale. Seuls les philosophes semblent avoir un avenir, eux qui seront requis pour trancher les conflits entre homme et machine. Et l’auteur de redouter une nouvelle division sociale opposant une petite caste de surhommes aux pouvoirs biologiques démultipliés à une masse d’inutiles. « Karl Marx est un meilleur guide dans le monde de demain que Steven Spielberg. »
La crise à venir est donc béante. D’autant qu’elle survient au moment où les peuples ne croient plus au grand récit libéral d’ouverture des marchés, des frontières et de l’histoire pour s’adonner à des nostalgies nationalistes, autoritaires et religieuses. Alors qu’il s’agirait de compléter le modèle libéral pour garantir nos libertés contre les futures « dictatures digitales », tout se passe comme si nous n’y croyions plus. Quels sont les remèdes ? Pour l’historien, tous les outils sont à réinventer. En premier lieu, la politique et l’éducation. Mais aussi la méditation dans laquelle l’auteur, bouddhiste convaincu, voit une échappatoire possible. Mais il y a urgence. « Nous avons encore le choix pour quelques décennies. Si nous faisons l’effort, nous pouvons encore étudier qui nous sommes vraiment », conclut Harari.