Entretien
Emmanuelle Maitre : “L’Occident n’a jamais accepté l’idée que l’Iran pourrait être une puissance nucléaire raisonnable”
22 juin 2025, Téhéran, Iran : Dans la salle de commandement de guerre de l'armée iranienne. Téhéran promettait de riposter aux frappes américaines qui, selon le président Donald Trump, auraient causé des “'dommages monumentaux”' aux sites nucléaires de la République islamique. ©Iranian Army Office /Zuma Press Wire/Sipa
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Pourquoi bombarder les sites nucléaires iraniens quand on tolère les essais nucléaires nord-coréens ? Pourquoi supposer que le régime mollarchique se servirait de l’arme atomique de façon nécessairement agressive ? Pour y voir plus clair, nous avons interviewé Emmanuelle Maitre, chercheuse à la Fondation pour la recherche stratégique.
Les frappes américaines et israéliennes ont-elles été décisives pour stopper le développement nucléaire iranien ?
Emmanuelle Maitre : Il est impossible de l’affirmer. L’Agence internationale de l’énergie atomique [AIEA] menait des inspections sur certains sites juste avant qu’ils ne soient bombardés, et ses inspecteurs eux-mêmes sont incertains quant aux conséquences réelles des attaques. Des usines servant à enrichir l’uranium ont été manifestement endommagées. Est-ce suffisant pour avoir un quelconque effet sur le programme à long terme ? N’y a-t-il pas d’autres sites ailleurs qui n’auraient pas été identifiés par les États-Unis ou l’AIEA ? Nul ne le sait. Tant que nous n’aurons pas la capacité de renvoyer des inspecteurs sur place, nous resterons dans le flou.
Avons-nous une idée globale de la menace nucléaire iranienne avant l’opération américaine “Midnight Hammer” ?
L’acquisition de matière fissile est une tâche longue, difficile, et qui nécessite beaucoup d’investissements. Il faut produire du plutonium ou enrichir l’uranium à un niveau qui permet son utilisation pour des armes nucléaires. De ce point de vue, il est évident que l’Iran a fait d’immenses efforts depuis longtemps. Même avec la mise en œuvre de l’Accord de Vienne en 2015 censé limiter son programme nucléaire, le pays a réussi à accumuler des matières fissiles. Début juin 2025, l’AIEA avait estimé que Téhéran était en possession de près de 400 kg d’uranium enrichi à 60 % – 90 % étant le seuil à partir duquel on estime l’uranium apte à la fabrication d’armes nucléaires. En théorie et du point de vue des matières, l’Iran n’était qu’à quelques semaines ou quelques mois de pouvoir faire une arme, l’enrichissement s’accélérant au fil du processus. Cependant, la matière ne suffit pas. Il faut encore construire l’arme en question : avoir le savoir-faire, les composants et être capable de la transporter, éventuellement sur un missile. Sur ce volet dit de militarisation, nous savons que l’Iran a travaillé dessus avant 2003 selon des rapports de l’AIEA et des renseignements israéliens. Cependant, depuis cette date, nous n’avons plus eu connaissance de programmes de recherche… Ont-ils été interrompus ? Sont-ils menés de façon clandestine ? Nous n’en savons rien.