Hors-série "Sagesses du monde"

Éric Geoffroy : le soufisme, une sagesse initiatique

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Cet article est issu du Hors-série n°n° 44 de Philosophie magazine « Sagesses du monde », en kiosque le 30 janvier 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Irriguant le sunnisme comme le chiisme, le soufisme est une sagesse transversale au monde musulman. Une spiritualité qui insiste sur la dimension intérieure et initiatique de la religion, plutôt que de s’attacher strictement à la lettre du Coran. Une source, aussi, pour repenser l’islam contemporain, selon l’islamologue Éric Geoffroy.



Comment définiriez-vous le soufisme en quelques mots ?

Éric Geoffroy – Le soufisme, pour le dire simplement, explore la dimension spirituelle, intérieure, ésotérique de l’islam. Que dit vraiment le Coran, si l’on dépasse le stade d’une lecture littéraliste ? Qu’est-ce que l’islam ? Qui est réellement le Prophète ? Qu’est-ce que le monde ? Qui sommes-nous ? Voilà des questions que se pose le soufi. Le Coran encourage d’ailleurs ce processus d’intériorisation, ce cheminement qui transforme l’homme. Le rapport de maître – cheikh – à disciple est essentiel dans cette pérégrination spirituelle. En ce sens, le soufisme est aussi profondément initiatique – ce qui n’est pas le cas de toutes les spiritualités du monde.

 

Ce rapport intime à la Révélation a pu susciter la méfiance des courants plus littéralistes, n’est-ce pas ?

Il faut relativiser cette idée. Tous les grands oulémas [théologiens garants du respect et de l’application des principes de l’islam] au cours de l’histoire ont été rattachés de près ou de loin au soufisme. Ce qui revient à dire : pas de religion sans spiritualité. Oui, il y a eu quelques cas de soufis persécutés ou même exécutés. Mais il n’y a jamais eu, en Islam, l’équivalent de l’Inquisition et des bûchers. Globalement, l’Islam a toujours été très fortement imprégné par la culture et la terminologie soufies – mais les médias en parlent peu... La majorité des oulémas ou des ministres des affaires religieuses sont influencés par cette tradition, jusqu’à nos jours. Le cheikh al-Azhar, au Caire, est un soufi.

 

Pourtant, il y a chez les soufis une certaine méfiance à l’égard du politique et des puissants…

C’est vrai. Le terme « soufisme » se développe au IXe ou au Xe siècle. Mais un siècle ou un siècle et demi après la mort du Prophète en 632, certains sages musulmans se défient déjà du pouvoir politique. C’est l’époque de l’expansion de l’Islam et de la dynastie Omeyyade, le premier empire musulman, qui accumule énormément de richesses. Face à ce renforcement du pouvoir politique, certains professent une forme d’ascèse, de renoncement au monde, de détachement (al-zuhd). Les soufis reçoivent cette méfiance en héritage. Ce qui ne les empêche pas de servir d’intermédiaires entre le peuple et les puissants, les sultans, les califes. Il faut ajouter que, dans la tradition soufie, le véritable pouvoir n’est pas tenu par les dirigeants politiques mais par le « conseil des saints », qu’ils soient morts ou vivants : le monde est régi par une communauté de saints ou saintes. Tout cela bien sûr se joue dans le monde subtil et demeure invisible au commun des croyants.

 

Comment expliquer la critique de la philosophie – la falsafa – qui s’exprime chez certains soufis comme Al-Ghazâlî ?

Tout se joue en quelque sorte dans les premiers siècles de l’Islam : on assiste alors à une prolifération d’écoles de pensée. En effet, il n’existe pas de magistère suprême, de « pape », dans la religion musulmane. Les sources d’autorité sont plurielles. Un des débats fondamentaux peut se résumer ainsi : de la Révélation ou de la raison humaine, qu’est-ce qui doit avoir la priorité ? Pour la plupart des musulmans, c’est évidemment la Révélation. Mais certains philosophes soulignent que le Coran fait de la raison un don divin, et affirment que nous avons besoin de cet outil pour comprendre la Révélation. Cela ne plaît évidemment pas aux courants traditionalistes, d’où les critiques de la philosophie. D’une certaine philosophie en tout cas, plutôt aristotélicienne. Platon, plus proche de la dimension initiatique de la philosophie grecque originelle, est mieux perçu dans les milieux soufis. Ibn Arabî en fait par exemple l’éloge.

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