Ernest Pignon-Ernest, l'homme des ombres
Ernest Pignon Ernest dans son atelier. ©Mantovani/Gallimard/opale.photo
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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine « Philosophes résistants », en kiosque le 13 mai 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Alors qu’une exposition au musée Inguimbertine de Carpentras célèbre ses années de création napolitaines, Ernest Pignon-Ernest nous a ouvert les portes de son atelier, à Paris. Amateur de poésie et de philosophie, auteur de collages iconiques, il retrace son parcours et le sens de sa démarche.
Il a gravé l’allure de Rimbaud dans toutes les têtes. « Presque trop », me confie Ernest Pignon-Ernest quand je le retrouve à la Ruche. Féru de poésie, il a collé entre 1978 et 1979 des centaines d’images de Paris à Charleville – où est né le poète. Rimbaud y apparaît sous les traits d’un jeune homme, un contemporain se détachant sur les murs et les portes, à l’angle des rues telle une ombre vivante. Quelques années plus tôt, Ernest Pignon-Ernest s’était installé dans son atelier parisien de la Ruche, dont il est désormais l’une des figures majeures. Cette cité, où près d’une soixantaine d’artistes butinent encore, a accueilli des noms comme Modigliani, Brancusi, Fernand Léger ou Marie Laurencin…
Pignon-Ernest a son atelier tout près de celui qu’occupait Chagall – qu’occupe aujourd’hui un ami plasticien, avec lequel il suit aussi les matchs de foot. Enfant, il s’est volontiers imaginé coureur cycliste ou footballeur, mais la poésie et le dessin l’ont cueilli. Chez lui, les livres nous encerclent. Sur un petit bureau, au-dessus d’un encadrement de son certificat d’études et d’un dessin potache signé Jean-Marc Reiser, s’empilent des éditions de Gérard de Nerval et des carnets où l’artiste consigne depuis longtemps ses notes pour un projet autour d’ Aurélia. Cet hommage romantique à la « dame » aimée et perdue commence ainsi : « Le rêve est une seconde vie. […] C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres » .
Cet univers souterrain, ce royaume des ombres, Pignon-Ernest n’a cessé de les explorer, jusque dans sa nouvelle exposition au musée Inguimbertine de Carpentras, du 23 mai au 1er novembre. Le parcours intitulé Ombres de Naples met en lumière l’œuvre créée dans la péninsule italienne entre 1988 et 2015, sur les traces du Caravage, d’Artemisia Gentileschi, de José de Ribera, Luca Giordano ou Massimo Stanzione… L’artiste puise l’inspiration à ces sources classiques puis, dans les ruelles de cette « cité ensoleillée » hantée par les ténèbres, il colle la nuit ses dessins imprimés sur un fragile papier d’imprimerie. Marqué par cette ville capitale en Europe au XVIIe siècle – comme Nerval avant lui –, il y retrouve une culture latine et une sensibilité méditerranéenne qu’il chérit à travers la figure de Pétrarque. L’humaniste italien a fait ses études à Carpentras ; le dessinateur est né à Nice. À Naples, il observe la manière dont les mythes se mêlent à la vie, dont les cultures grecque, romaine et chrétienne se superposent. « Niçois, j’y ai retrouvé une familiarité ancienne », affirme l’artiste, évoquant « des retrouvailles avec des origines immémoriales ». Dans cette ville proche du Vésuve qui a connu éruptions, tremblements de terre et grande peste, où la visite des catacombes relève de l’habitude, il déploie « une peinture nourrie d’une hantise de la mort qui semble viser à travailler la forme des ténèbres qu’absorbent les corps plus qu’à figurer ceux-ci ».
Peste noire, le dernier livre de Patrick Boucheron (Seuil, 2026), compte parmi les ouvrages posés en évidence sur le bureau de l’artiste. L’historien y a reproduit l’un de ses dessins à la fin de l’ouvrage. De l’intérêt qu’éprouvent pour lui les érudits, Pignon-Ernest semble presque s’étonner, bien que sa bibliothèque regorge d’essais. « Je n’ai pas fait beaucoup de philosophie, mais j’ai fréquenté pas mal de philosophes, concède-t-il modestement . Comme pour la poésie, je ne sais pas d’où cela est venu. » Paul Virilio ou Régis Debray l’ont rejoint à Naples pour des séances de collage. Jean-Luc Nancy lui a commandé des dessins pour l’un de ses ouvrages. Il a illustré Voile (Galilée, 1998), d’Hélène Cixoux et Jacques Derrida. Avec ce dernier, il s’est engagé. « En 1974, le maire de Nice a décidé de jumeler cette ville pourtant cosmopolite avec Le Cap. C’était la seule au monde jumelée avec l’Afrique du Sud encore sous le régime d’apartheid ! » Un soir, sur le parcours prévu pour accueillir le maire du Cap, Pignon-Ernest, aidé par Yvette et des amis, convoque le « cortège des absents » en collant des centaines d’images d’une famille noire derrière des barbelés – en prison, Mandela lui en dédicacera une reproduction, qu’il me montre avec fierté.