Essai de classification philopathologique

Temps de lecture : 10 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 75 de Philosophie magazine « 75 - décembre 2013, janvier 2014 », en kiosque le 28 novembre 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

D’un côté, les « schizos », ceux pour qui le moi n’a aucune unité et qui prônent l’ouverture des possibles. De l’autre, les « paranos », qui cadenassent leur ego et visent la perfection. Deux tendances qui ont eu leurs maîtres et leurs disciples de l’Antiquité à nos jours.

Antiquité/Schizo

Les épicuriens ou le multiple régulé

Pour Épicure, il n’existe rien d’autre dans la nature que des atomes et du vide. Par conséquent, une difficulté surgit : d’où viennent les sensations, les rêves et les images qui agitent notre âme ? La réponse des épicuriens à cette question est déroutante : notre âme, disent-ils, est constamment traversée par des agrégats d’atomes très fins, les « simulacres ». Lucrèce leur prête un pouvoir quasi hallucinatoire dans son traité De la nature des choses : « Je vais t’entretenir d’êtres subtils, formés sur l’extrême contour des choses, et nommés simulacres. Partout ces légères parcelles dans l’air, de çà, de là, voltigent : ce sont elles qui, la nuit, le jour même […] évoquent ces terreurs et ces spectres de mort dont l’étrange visite dans la paix du sommeil en sursaut nous agite. » Ces simulacres sont de deux types. Les plus épais se détachent de la surface des choses et entrent en nous par les yeux, les oreilles ou les pores de la peau, produisant ainsi les sensations. Mais il en est d’autres, bien plus fins, qui pénètrent dans notre âme où ils font naître des rêves et des pensées involontaires. Cette conception d’une âme ouverte à tous vents est typiquement schizophrénique. Cependant, d’un point de vue moral, la doctrine épicurienne met de l’ordre dans ce qui ressemble à un train fantôme mental, car elle recommande de réguler ses désirs. Cela consiste à trier ses désirs et à ne satisfaire que ceux qui sont à la fois nécessaires et naturels (ces derniers se résumant presque à la faim et à la soif). Ainsi, l’épicurien admet le chaos, mais le gère.

 

Antiquité/Parano

Les stoïciens ou l’un détaché

Selon les stoïciens, en revanche, le moi est bien fermé. « Les choses ne touchent pas l’âme », « elles n’ont aucun accès à l’âme », scande Marc Aurèle dans ses Pensées pour moi-même, comme pour donner la réplique aux épicuriens ! De là vient que nous ne sommes jamais troublés par les choses elles-mêmes, mais, au con­traire, par nos jugements sur les choses, qui se forment en nous et sur lesquels nous avons tout pouvoir. Le stoïcien est donc quelqu’un qui cherche à contrôler étroitement ses représentations, mais non à agir sur les choses extérieures qui ne dépendent pas de lui. Quant au corps, il doit être soumis à l’âme. « Que la partie directrice et souveraine de ton âme demeure inaltérée en présence du mouvement doux ou violent qui se produit dans la chair et qu’elle ne se mélange pas à lui », recommande Marc Aurèle. Ceci conduit l’empereur-philosophe à proposer la belle image de la citadelle intérieure : « Souviens-toi que le principe directeur devient invincible, quand, rassemblé sur lui-même, il se contente de ne pas faire ce qu’il ne veut pas […]. Voilà pourquoi l’intelligence libre de passions est une citadelle. Car l’homme n’a aucune citadelle qui soit plus forte que celle-là. S’il s’y réfugie, il y sera désormais dans une position inexpugnable. »

Cet article est réservé aux abonnés