À la source
L’univers est-il un ou multiple ?
“Groupe IX/SUW, The Swan, n° 17” (“Le Cygne”), huile sur toile de l’artiste suédoise Hilma af Klint, peinte en 1914-1915. © Bridgeman Images
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 186 de Philosophie magazine « Qu'est-ce qu’un rapport sain à l’argent ? », en kiosque le 16 janvier 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Cette question ne vous empêche sans doute pas de dormir, comme le remarque avec humour le philosophe William James. Cependant, elle a des conséquences redoutables. Si vous répondez « un », vous n’êtes peut-être pas très loin du mysticisme d’un Plotin, pour qui notre intelligence doit remonter à la source unique de toutes choses. Et si vous vous rangez du côté du multiple, vous passez dans le camp d’un Lucrèce ou d’un Montaigne, ces pluralistes pour lesquels aucun ordre ne règne.
En métaphysique, on a l’habitude d’opposer deux camps : les idéalistes et les matérialistes. Les premiers sont convaincus que des lois abstraites, un Esprit ou un plan divin sont à l’œuvre dans le monde. Les seconds affirment, eux, qu’il n’y a que de la matière et de l’énergie réparties dans l’espace, dont les mouvements chaotiques, les chocs aléatoires produisent des planètes et des mondes. Cependant, l’opposition entre les partisans de l’un et ceux du multiple, entre les monistes et les pluralistes, est peut-être plus intéressante encore, car elle va bien au-delà de la ligne de démarcation entre croyants et athées, et nous invite à réfléchir à nos intuitions métaphysiques les plus profondes.
Disons-le franchement, les monistes dominent l’histoire de la métaphysique, qui commence avec le Poème de Parménide (Ve siècle av. J.-C.). Il s’ouvre sur cette célèbre double affirmation : « L’être est », « Le non-être n’est pas ». S’engager sur la voie de la philosophie, c’est se préoccuper seulement de ce qui est, et non des opinions ni des croyances. Mais après cette affirmation aux allures de tautologie, Parménide ajoute une thèse bien moins évidente : l’être de toutes choses, dit-il, est « inengendré et impérissable, universel, unique, immobile et sans fin ». L’adjectif important ici, pour nous, c’est « unique ». L’ambition de la métaphysique est de viser cette unicité de l’être des choses, d’en rendre compte. C’est ainsi que, dans son avant-propos à Être et Temps (1927), Martin Heidegger annonce qu’il va se poser « la question du sens de être ». Qu’est-ce que cela implique, concrètement ? Considérez des choses comme le nombre pi, les licornes (elles existent dans les livres ou en figurines), une fleur, un sac en plastique et un trou noir. Est-ce que ces choses appartiennent vraiment à une substance unique, est-ce qu’elles sont taillées dans le même tissu, qui serait l’être ? C’est une affirmation audacieuse, parce que le nombre pi n’a d’existence que mentale ou symbolique ; l’échelle de temps et d’espace du trou noir n’a rien à voir avec celle de la fleur.
Si les pluralistes sont minoritaires dans l’histoire de la métaphysique, leur grand argument est de faire valoir que notre langage produit artificiellement de l’unité partout. Je dis : « le chaos », et hop ! j’ai mis en boîte le désordre. Si j’affirme : « L’univers est multiple », je donne l’impression de me contredire, car en employant le terme d’« univers », j’en ai déjà posé l’unité. Mais si notre langage est moniste, l’expérience ne l’est pas. En pratique, nous sommes confrontés à une multiplicité de choses dissemblables.
“De la légitimité du concept de totalité, nous ne pouvons dériver aucune connaissance de l’unité du monde”