Le classique subjectif
Claude Romano : “Lire Montaigne est une expérience de liberté”
Illustration : © Jules Julien pour PM. Photos-droits d’inspiration : © C. Hélie/Gallimard/Leemage ; Photo Josse/Leemage.
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Cet article est issu du numéro 151 de Philosophie magazine « L’étrange gravité du sexe », en kiosque le 08 juillet 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Montaigne a voulu ses Essais comme un laboratoire, nous dit le philosophe Claude Romano. Non pour se connaître mais pour forger sa vie en écrivant. Cheminer avec Montaigne, c’est la promesse de renouer avec le naturel et l’authenticité, d’approcher, sans la rechercher, sa vérité.
Michel de Montaigne, les dates clés
1533 Michel Eyquem naît au château de Montaigne, près de Bordeaux. Son précepteur lui parle exclusivement latin.
1556 Il entre au parlement de Bordeaux, où il rencontre Étienne de La Boétie.
1563 La Boétie meurt, une perte dont Montaigne ne se remettra jamais vraiment.
1571 Montaigne décide de se retirer des affaires publiques, « las depuis longtemps déjà de sa servitude au Parlement et des charges publiques ». Il entame la rédaction des Essais l’année suivante.
1581 Il accepte finalement d’être maire de Bordeaux.
1592 Il meurt dans le château où il a vu le jour.
« Montaigne n’est pas un philosophe systématique, mais cela n’en fait pas pour autant un auteur facile à lire. Il y a l’étrangeté pour un lecteur d’aujourd’hui que représente son français très éloigné du nôtre, truffé d’inventions lexicales, bien plus libre que notre langue codifiée par le XVIIe siècle et les règles de l’Académie française. Pendant longtemps, j’ai été arrêté dans ma lecture de cette œuvre par ces difficultés linguistiques, jusqu’à ce que je me résolve à lire intégralement les Essais dans une transcription moderne, celle de Lanly. J’ai alors pu revenir au texte original. L’expérience de lire Montaigne est une expérience de liberté. Montaigne dit qu’il n’a d’autre but que d’amener le lecteur à cette liberté, non seulement par ce qu’il dit mais par son style même.
La question du style est centrale dans son projet. Par son style “descousu et hardy”, qui lâche la bride à la pensée et la laisse aller comme “un cheval échappé”, Montaigne se pose en adversaire de la rhétorique. À une époque où cette dernière occupe une place centrale dans les études humanistes, il affirme qu’elle demeure éloignée du style véritable, qui doit être individuel et refléter la respiration, la gestuelle, la démarche d’une personne. Le seul art oratoire qui lui plaise est celui de Socrate qui, justement, ne cherche jamais à être éloquent. La question qu’il pose est : “Comment être éloquent sans chercher à l’être ? Comment éviter l’ostentation, l’affectation dans le style ?” Cette question rejoint celle du naturel. Le naturel n’est pas un donné de départ mais une chose à laquelle on accède, ce qui suppose une certaine pratique. Et en même temps, il transcende toute technique. Il est quelque chose que l’on retrouve par-delà la technique grâce à un certain oubli de celle-ci. C’est la métaphore équestre de l’assiette qui l’aide à penser ce naturel – dans le style comme dans la vie. Pour monter à cheval, un cavalier doit être capable de maîtriser un certain nombre de gestes. Mais accéder au naturel suppose pour lui d’“oublier” ce qu’il a appris et de parvenir à un accord, à une synergie entre ses propres mouvements et ceux de sa monture.
Toute la question existentielle des Essais est celle de cette “assiette”, de cet équilibre précaire, instable, perpétuellement en mouvement, auquel le cavalier doit parvenir à travers les aléas et les cahots de l’existence. De ce point de vue, on peut dire que Montaigne a inventé une nouvelle métaphore existentielle. Avant lui, il y avait le “repos en Dieu” d’Augustin, la constance de l’âme et la “citadelle intérieure” de Marc Aurèle, qui sont toutes les deux des métaphores statiques. Avec Montaigne, quelque chose de nouveau se produit, une accentuation positive est conférée au mouvement, qui va de pair avec un nouvel intérêt, à la Renaissance, pour les voyages, pour la connaissance des autres peuples et des autres cultures, pour la libre conversation. La vie humaine n’est plus exclusivement dominée par la question du salut : c’est une succession d’épisodes qui amènent l’individu à changer, à accepter sa propre multiplicité, à se découvrir lui-même. Cette métaphore équestre traverse tous les Essais. »