Création contemporaine
Est-ce encore de l’art ?
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Cet article est issu du numéro 33 de Philosophie magazine « 33 - octobre 2009 », en kiosque le 24 septembre 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
On reproche souvent aux artistes actuels d’avoir perdu le sens du beau, de produire de simples concepts, voire de se moquer du public. Face à ces chefs d’accusation, Catherine Millet a accepté de se faire l’avocate de quatre œuvres présentées à la Biennale de Venise 2009. À vous de juger !
Une pure provocation…
Accusation : Provoquer, choquer, dégoûter… L’art d’aujourd’hui semble ne poursuivre qu’un seul objectif : une surenchère dans l’immonde – et le pari est gagné avec Fucking Hell, de Jake et Dinos Chapman. L’héritage platonicien qui nourrit tout l’art classique est ici sciemment pris à rebours et l’on brise net l’unité profonde qui relie le Beau, le Juste, le Vrai. En effet, si on se met à jouir du laid comme on admirait le Beau, alors il ne reste rien de cette vocation morale de l’art : élever l’âme, faire grandir notre désir du Bien afin, comme le souligne Platon, que « la jeunesse s’adonne à de belles attitudes et à de beaux chants ». Ce ne sont plus que des cris et des hurlements, des poses outrancières et une apologie – quand bien même certains s’en défendent – de la violence. L’art contemporain poursuit alors le filon d’une fascination morbide, d’un goût pour le pervers qui cultive cet attrait du monstrueux.
La provocation n’est même plus une manière de réveiller les consciences, elle est le voile qui cache la médiocrité. Derrière ce qui choque, il n’y a rien qui tienne, du vide, le contraire même de la haute teneur ontologique des Idées platoniciennes.
… ou un chef-d’œuvre ?
Catherine Millet : « Je considère pour ma part que Fucking Hell est un chef-d’œuvre, en tout cas le chef-d’œuvre d’art contemporain actuellement visible à Venise. Je suis par conséquent très contente que vous me demandiez de commenter ce travail ! C’est une œuvre saisissante, à la fois fascinante par le savoir-faire dont elle témoigne et extrêmement troublante par ce qu’elle nous dit.
Elle est un peu l’équivalent contemporain des Enfers représentés dans les fresques romanes. Pour moi, elle est “sadienne”, dans le sens où elle utilise une forme parfaite pour nous faire prendre conscience de ce qu’il y a de pire dans l’humanité.
De quoi s’agit-il ? De sorte de “maquettes” de camps d’extermination où des figurines, pas plus grandes que des soldats de plomb, se livrent à des atrocités sexuelles et meurtrières. Ces scènes s’inspirent-elles de ce qui a effectivement eu lieu ? Les Chapman ont-ils laissé aller leurs fantasmes ? Je dirais “peu importe”, dans la mesure où quelques êtres humains sont toujours capables de réaliser ce que, heureusement, la plus grande partie de l’humanité a été pour sa part capable de maintenir dans le tréfonds de ses pulsions refoulées. Le procédé est très malin. Nous ne disposons pas de documents qui montrent vraiment les actes de barbarie nazie. Un film qui les reconstituerait de façon réaliste soulèverait d’infinies polémiques (j’entends d’ici les protestations de Claude Lanzmann !) et serait de toute façon insoutenable pour la plupart d’entre nous. Tandis que cette œuvre, qui a la séduction d’un beau jouet, prend au piège notre regard et notre conscience dans leur volonté de fouiller ce grouillement d’horreurs. »