L’art selon Lyotard

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L’art selon Lyotard

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Cet article est issu du numéro 62 de Philosophie magazine « 62 - septembre 2012 », en kiosque le 23 août 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pour le chantre du postmodernisme, l’art contemporain incarne la fin des récits et de la représentation. À l’occasion de la parution d’un tome inédit de ses Écrits sur l’art, nous avons sélectionné quatre commentaires qui montrent comment il a élaboré une nouvelle manière de penser avec les yeux.

Jean-François Lyotard (1924-1998), avec Jacques Derrida ou Gilles Deleuze, est l’un des plus célèbres représentants de la French Theory. C’est lui qui a imposé dans le monde entier le concept de « postmodernité » : selon lui, la fin des grands récits, soit des idéologies et des systèmes de pensée qui unifiaient l’Histoire en assignant un but à l’existence humaine, nous a expulsés en dehors de la modernité. Par ailleurs, Lyotard s’est toujours intéressé à la peinture, peut-être parce que lui-même pratiquait le dessin de temps en temps. Dans une interview inédite en français 1, il affirme que « la ligne contient quelque chose qui est totalement radical et, d’une certaine manière, ontologique. Tracer une ligne sur une surface, n’importe quelle ligne, c’est déjà produire un minimum de sens […]. On se reconnaît soi-même au sein des formes d’art les plus pauvres. Un simple gribouillage fait avec un crayon sur une feuille de papier constitue déjà pour nous une des plus pauvres formes d’art. Je trouve que cette pauvreté, qui est presque mystique, est quelque chose d’éminemment original. En ce sens, je me sens plus proche du dessin que de la couleur. Une simple trace de crayon et le papier se divise et quelque chose se trouve comme dirigé ailleurs. Ce que vous avez là est à la fois la forme la plus complète de pouvoir et, en même temps, la forme la plus complète de dépossession. Car celui qui trace cette ligne ne sait absolument pas ce qu’il fait. Cette pauvreté est quelque chose de parfaitement équivoque : elle est à la fois tout et rien ». Ce qui fait l’intérêt de l’aventure artistique, d’après Lyotard, c’est qu’elle tente de présenter l’imprésentable, de faire voir qu’il y a quelque chose qu’on ne peut pas voir. Mais tandis que le modernisme conserve encore, d’après Lyotard, le souci de la belle forme, comme une sorte de consolation esthétique, l’art postmoderne y renonce. Son esthétique est pauvre. Il n’y a pas de jouissance pour les sens, mais seulement la sensation de quelque chose qui déborde la forme sensible sans se donner pour autant. C’est pour cette raison que Lyotard interroge particulièrement l’art contemporain qui, détaché de l’illusion de la représentation, explore ce paradoxe dans tous ses aspects. « Ce qui me frappe, si nous partons de Duchamp, c’est combien il peut paraître difficile d’être un artiste sans être philosophe en même temps. Je ne veux pas dire que les artistes vont devoir lire Platon ou Aristote, je veux dire qu’ils doivent se poser des questions à propos de ce qui est en jeu, ce qui est impliqué dans leur travail. » Si Lyotard commente les œuvres d’Adami, d’Arakawa, de Buren ou de Monory, c’est parce que leurs œuvres, même si elles ne donnent rien à connaître, donnent à penser avec les yeux.

 

Les textes présentés sont extraits des volumes de Que peindre ? (parution septembre 2012) et de L'Assassinat de l'expérience par la peinture : Jacques Monory (parution début 2013), respectivement cinquième et sixième volumes de la collection intégrale des écrits sur l’art de Lyotard, Écrits sur l'art contemporain et les artistes, publiés sous la direction d’Herman Parret aux éditions Leuven University Press (éd. bilingue anglais-français). Signalons un autre livre de Lyotard où il est également question de peinture, Discours, figure (« Collection d’esthétique », Klincksieck, 1971, rééd. 2002). Nous remercions Corinne Enaudeau et Herman Parret de nous avoir autorisés à reproduire ces extraits.
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