Et si… la multitude l’emportait sur l’Empire ?
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Cet article est issu du numéro 28 de Philosophie magazine « 28 - avril 2009 », en kiosque le 26 mars 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les altermondialistes rêvent de se donner la main… Mais à quoi ressemblerait un monde réellement juste et égalitaire ? Pour le philosophe Toni Negri, il s’agit d’abord d’un modèle politique idéal, vers lequel tendre afin de réinventer la vie en société.
Si la multitude l’emportait sur l’Empire[1], on ne pourrait pas dire pour autant qu’elle serait au pouvoir, parce que la multitude est par essence dissolution du pouvoir et mise en place de nouvelles institutions. On pourrait en revanche imaginer que la phase d’opposition entre l’Empire et la multitude que nous traversons serait achevée, et que ce serait donc la fin du capitalisme. Dans cette nouvelle société, les singularités articulées au sein de la multitude s’organiseraient pour gérer le commun[2].
À rebours des sombres scénarios d’anarchie totale ou de lutte de tous contre tous, je crois plutôt à une organisation de la multitude proche des canons de la démocratie traditionnelle, mais décidée à imposer réellement la liberté et l’égalité de tous, sans exception : plus personne ne devrait être laissé sur le bord de la route. Il s’agirait donc d’élaborer une constitution démocratique qui serait non seulement formelle, mais substantielle, ce qui serait impossible sans une redistribution de la propriété. Il faudrait envisager une répartition de tous les biens, et des valeurs liées à ces biens. On serait obligé de rompre avec les fondements capitalistes de l’individualisme propriétaire (l’accès à la propriété comme condition nécessaire de survie et de sécurité) et de l’individualisme patrimonial (le désir d’accumulation des richesses financières). Sur la base d’un principe d’égalité au sein du commun, on redistribuerait tous les biens qui sont des conditions absolues de la production sociale (comme les logements), mais aussi ceux qui sont liés à la capitalisation financière (fonds de pension ou allocations de retraite). La répartition des biens possédés et/ou construits ensemble se ferait de façon ouverte, transparente, égalitaire : s’il est par exemple possible de partager entre tous des contenus mis en ligne sur Internet et enrichis en permanence par la collaboration de tous avec tous, on ne voit pas pourquoi tout le monde ne pourrait pas participer plus généralement à la distribution démocratique du commun. La figure institutionnelle qui assumerait la gestion du commun ne serait pas nécessairement étatique, l’enjeu central n’étant plus de nationaliser les richesses, mais, à l’opposé, de les diviser en parts égales. Il y a une différence fondamentale entre le public (étatique, nationalisé) et le commun (géré démocratiquement par tous et pour tous). Il ne s’agirait pas d’un communisme imposé par le haut, mais d’un commun géré par le bas.