Éternel retour
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Cet article est issu du numéro 76 de Philosophie magazine « Peut-on être honnête et réussir ? », en kiosque le 23 janvier 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Silvaplana, 14 août 1881
À Silvaplana [dans les Grisons], où Nietzsche soutient avoir eu en 1881 la vision de l’Éternel Retour, j’ai lu en 1993, sur le seuil d’une maison (de telles inscriptions sont un usage du lieu), la devise suivante en rhéto-roman : « Tieu destin tü poust amer e perfin sch’el es amer » (« Tu peux aimer ta destinée, même si elle est amère »). Cela m’a fait sourire de voir ainsi l’Éternel Retour, ou du moins l’amor fati, faire irruption dans le décor avec la familiarité du patois !
Rappelons que Nietzsche est scindé, partagé entre deux voix, celle de la Volonté de puissance et celle de l’Éternel Retour. Si le Maître de la Volonté de puissance, obéissant à une pulsion qu’en langage freudien nous pourrions appeler l’éros, tend vers l’auto-affirmation, le Maître de l’Éternel Retour est en proie à la pulsion contraire, dirigée vers la mort, thanatos donc, et en tout cas, à un obsédant désir de contrôle. C’est pourquoi il veut nier le hasard. Tout reviendra éternellement : cela signifie que tout a déjà eu lieu, que le futur est aussi immuable que le passé. C’est ce que Nietzsche exprime dans Le Gai Savoir : « Que dirais-tu si un jour, si une nuit, un démon se glissait jusque dans ta solitude la plus reculée et te dise : “Cette vie telle que tu l’as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d’innombrables fois ; et il n’y aura rien de nouveau en elle, si ce n’est que chaque douleur et chaque plaisir, chaque pensée et chaque gémissement et tout ce qu’il y a d’indiciblement petit et grand dans ta vie devront revenir pour toi, et le tout dans le même ordre et la même succession […]. L’éternel sablier de l’existence ne cesse d’être renversé à nouveau – et toi avec lui, ô grain de poussière de la poussière !” » (§ 341). Ce pourrait être une vision déprimante, mais c’est en réalité une grande ressource et une grande consolation.