Cinéma

“Annette”. Chantons sous la nuit

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“Annette”. Chantons sous la nuit

"Annette" de Leos Carax © CG Cinéma International

Cet article est issu du numéro 151 de Philosophie magazine « L’étrange gravité du sexe », en kiosque le 08 juillet 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Avec son dernier film qui vient d’être présenté à Cannes, Leos Carax surprend une nouvelle fois. Le cinéaste met en scène Marion Cotillard et Adam Driver dans une comédie musicale noire où, sur les pas de Nietzsche, la « volonté de vérité » se confronte à la « volonté de puissance ».

« Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. » Cet aphorisme nietzschéen sied merveilleusement à Leos Carax. Avec son nouveau film, programmé en ouverture du festival de Cannes, il poursuit une réflexion sur les pouvoirs de l’illusion, engagée en 2012 avec Holy Motors. Réunissant Adam Driver (Henry) et Marion Cotillard (Ann) dans les rôles principaux, cette comédie musicale, dont presque tous les dialogues sont chantés, tient de la fantasmagorie, où le réel se confond vite avec le surnaturel. La trame de cet opéra rock a été soufflée au cinéaste par le mythique duo des Sparks, qui compose d’ailleurs la musique à laquelle le film doit son ambiance inquiétante et fantomatique. Henry, la star du stand-up, et Ann, la diva acclamée, forment un couple d’artistes uni sous les feux de la rampe par des forces contraires : lui révèle sur le ton de la blague la vérité tragique de l’existence qui, sans ce travestissement comique, serait « mortelle » ; elle considère que sa vocation consiste, en incarnant des héroïnes légendaires, à nous sauver de la réalité par la fiction. Dessiller le regard quitte à s’y abîmer, ou le détourner quitte à se leurrer : Nietzsche déjà avait reconnu cette alternative. Il montre comment la « volonté de vérité » entre en contradiction avec la « volonté de puissance », dont elle est pourtant issue. D’un côté, la recherche d’un savoir objectivé ; de l’autre, la poursuite de la vie. Il incarnera cette ambivalence avec les figures respectives d’Apollon et de Dionysos, redoutant que la volonté de vérité soit finalement une « volonté cachée de mort », dans la mesure où elle empêche l’épanouissement de la vie. Entre ces deux tentations, Leos Carax ne tranche pas. Il introduit en revanche un élément perturbateur : Annette, la fillette issue de l’amour passionnel et monstrueux entre Henry et Ann. À sa naissance, tout bascule. S’autorisant des longueurs, le film n’en reste pas moins inspirant. Par le détour de la métaphore, le cinéaste rend hommage à l’imaginaire noir d’Edgar Poe et des contes, il montre combien le désir et la création sont étroitement liées, et combien cette alliance peut être ravageuse lorsque la sublimation artistique des fantasmes et des frustrations échoue. Nulle justification romantique aux scandales sexuels retentissants dans le monde du cinéma, bien sûr. Mais, avec ses images fulgurantes, dans cette Los Angeles sombre et fantasmée, Leos Carax parvient à avancer incidemment une hypothèse expliquant les affres de la création artistique et la violence du milieu.

 

Annette / De Leos Carax / Avec Adam Driver, Marion Cotillard, Simon Helberg / En salles / Durée : 2h19