Exposition
Exposition “John Singer Sargent” au musée d’Orsay : un peintre pragmatiste à la conquête de Paris
John Singer Sargent - Portraits d’enfants, dit aussi Les Filles d’Edward Darley Boit, 1882. Huile sur toile 221,9 × 222,6 cm
Boston, Museum of Fine Arts, don de Mary Louisa Boit, Julia Overing Boit, Jane Hubbard Boit, and Florence D. Boit à la mémoire de leur père, Edward Darley Boit, 19.124. Photo © 2025 Museum of Fine Arts, Boston
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Cet article est issu du numéro 194 de Philosophie magazine « La mort, autant s’y préparer », en kiosque le 30 octobre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Il serait mort avec Voltaire sur ses genoux… Enfin, son Dictionnaire philosophique à la main. On peut l’imaginer dans l’une des poses expressives qu’il s’est tant plu à peindre. John Singer Sargent, vedette outre-Atlantique, né en Italie de parents américains, parlait français. Il a même vécu à Paris durant une dizaine d’années, bien qu’il reste plutôt méconnu dans l’Hexagone. Le musée d’Orsay répare cette injustice et montre l’extraordinaire profusion de l’artiste durant cette décennie, entre 1874 et 1884. Éblouir Paris s’intitule l’exposition, et le titre ne ment pas ! Ami de Monet, admirateur de Manet et des maîtres anciens, Sargent réalise ses portraits sur le vif, avec un brio technique qui force encore l’admiration. « Il tente parfois des expériences qui semblent naître de la seule exubérance de son pinceau, et prend des risques peu courus des adeptes du littéral », écrit son ami, le romancier et critique d’art Henry James, frère du philosophe pragmatique William James, dans ses chroniques pour le Harper’s Magazine. Chez lui, à une capacité de « perception rapide s’ajoute une certaine faculté de réflexion prolongée ». Ses chefs-d’œuvre sont exceptionnellement réunis grâce à une coopération de l’institution française avec le Metropolitan Museum of Arts (MET) de New York, où l’exposition s’est tenue avec succès cet été. Trois d’entre eux se font face, au milieu du parcours. Le Docteur Pozzi chez lui (conservé à Los Angeles), en peignoir rouge, dans une pose lascive, contraste avec Madame X (venue du MET), sujet de scandale au Salon des artistes français de 1884, avec son profil viril, sa bretelle tombée (repeinte ensuite) et son teint cadavérique détonnant sous une robe noire. Avec Les Filles d’Edward Darley Boit, enfin, un trésor du musée des Beaux-Arts de Boston (photo), le peintre « offre le spectacle un peu “étrange” d’un talent qui, à peine au seuil de sa carrière, n’a déjà plus rien à apprendre, comme l’écrit James. Il s’agit non pas simplement d’une précocité déguisée en maturité […], mais de la fraîcheur de la jeunesse combinée à l’expérience artistique, réellement ressentie et assimilée, de plusieurs générations ». Pour ce grand tableau, John Sargent puise explicitement son inspiration chez Velázquez, évoquant Les Ménines. Sa composition suscite la même étrangeté, où le regard et la pose des petites filles, fixant le spectateur, depuis un espace vide, convoquent un sentiment d’intense bizarrerie et de profonde intériorité. À quoi tient le génie simple de Sargent ? À « une interprétation magistrale de l’allure qu’apporte l’expérience », selon James… à un geste pragmatique, autrement dit !