La lettre du jeudi

Face à Trump : action ou vérité ?

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Face à Trump : action ou vérité ?

Davos (Suisse), le 22 janvier 2026. Le président des États-Unis Donald Trump lors de la réunion annuelle du Forum économique mondial. © Laurent Gillieron/Keystone via AP/Sipa

« Dimanche dernier, j’étais invitée à une émission de télévision pour débattre de l’état des relations entre Europe et États-Unis. À côté de moi, un vieux monsieur, comme on dit, et surtout un intellectuel de renom, qui a vu passer la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide et j’en passe : Heinz Wismann, qui nous a délivré une leçon de résistance à Donald Trump.

Le pouvoir de dire non

Un témoin du passé, donc, mais aussi un observateur de notre époque. Heinz Wismann est philologue – c’est-à-dire qu’il étudie les langues à partir des textes. Né en 1935, en plein essor du nazisme, il aurait pu se détourner de la culture allemande. Mais voilà : lorsqu’on est un amoureux des lettres, des mots (un “philologue” au sens étymologique), on ne peut se détacher totalement de sa propre langue. Il en fera son dada, mais en décalant la perspective : tout au long de sa vie, il s’est appliqué à Penser entre les langues, comme le propose l’un de ses essais (Albin Michel, 2012), ou à Lire entre les lignes, pour reprendre le titre de son dernier opus, dans lequel il se lance “sur les traces de l’esprit européen” (Albin Michel, 2024).

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On aurait pu s’attendre, de la part d’un intellectuel, à ce qu’il s’en tienne à déplorer la fin des Lumières, la disparition du dialogue avec les États-Unis et le triomphe de la brutalité. Ce n’est pas ce qui s’est passé. S’il a évoqué l’importance cruciale des mots, ce fut non pas pour nous rappeler leur beauté, mais pour souligner leur force. Et nous suggérer, tout simplement, de dire “non” à Trump. “Lorsqu’ils se heurtent à une résistance, les gens assoiffés de pouvoir reculent aussitôt”, a déclaré Wismann de sa voix douce et calme. Comment cela ? Il suffirait de s’opposer à Trump pour qu’il recule ? Par la simple parole, sans même en venir à un affrontement militaire ?

Résister : un acte plus simple qu’on le croit ?

L’idée peut sembler naïve. C’est pourtant le point de départ de la résistance, si j’en crois les penseurs qui ont eu affaire à la violence politique – dont Václav Havel, le célèbre dissident qui deviendra président de la République tchèque. Hier, au Forum économique mondial organisé à Davos, le Premier ministre canadien Mark Carney a évoqué son œuvre lors d’un discours qui lui a valu l’ovation du public, et pour cause : il y présente une sorte de doctrine de la résistance anti-Trump pour les “puissances moyennes”, comme il les appelle, sous-entendu les pays en passe d’être vassalisés par les États-Unis – à commencer par le Canada et les pays européens. Pour cela, il fait référence à un essai de Havel intitulé Le Pouvoir des sans-pouvoir. Le dissident y raconte l’histoire d’un marchand de fruits et légumes vivant en Union soviétique et qui, chaque jour, place dans sa vitrine une affiche censée signifier son adhésion à l’idéologie communiste : “Travailleurs de tous les pays, unissez-vous !” Personne n’y croit, souligne Havel. “Si l’on ordonnait au marchand de légumes d’accrocher dans sa vitrine la banderole ‘J’ai peur, c’est pourquoi j’obéis sans restriction’, celui-ci ne se comporterait pas de manière aussi laxiste”. C’est la force de l’idéologie, qui nous fait baigner dans une langue dévoyée et nous incite à “vivre dans le mensonge”, comme l’écrit le dissident. “Le pouvoir du système ne provient pas de sa véracité, mais de la volonté de chacun d’agir comme s’il était vrai”, conclut Carney. Pour y résister, il ne suffit pourtant que d’une chose : que chacun cesse de s’y plier.

Pour Havel, il s’agissait de se rebeller contre les injonctions soviétiques. Mais quel système veut donc dénoncer Carney ? L’hypocrisie du droit international. “Pendant des décennies, des pays comme le Canada ont prospéré grâce à ce que nous appelions l’ordre international, fondé sur des règles. […] Nous savions que cette histoire d’un droit fondé sur des règles était en partie fausse. Que les plus puissants y dérogeraient lorsque cela leur convenait. […] Mais nous avons placé l’enseigne dans la vitrine. Nous avons participé aux rituels. Et nous avons généralement évité de signaler les écarts entre la rhétorique et la réalité. Ce compromis ne fonctionne plus.” Carney nous incite à admettre le caractère artificiel d’un ordre international fondé sur le droit. Un geste schmittien, pourrait-on croire… sauf qu’il s’agit non pas de bazarder nos idéaux, mais de les regarder en face, et de les défendre vraiment, en appliquant les mêmes règles à tous, en cessant d’intimider les faibles et, sous-entendu, en montrant les crocs face aux velléités d’impérialisme des plus grands.

“Vivre dans la vérité”

Serons-nous capables de “vivre dans la vérité”, comme nous y incite Carney ? Et de dire “non” à Trump lorsqu’il nous y contraint, comme nous y invite Wismann ? Pour l’instant, rien n’est moins sûr. Si Trump semble avoir reculé sur le Groenland, ce n’est pas parce qu’il s’est souvenu de l’importance du droit international ni parce qu’il a eu peur des lunettes Aviator de notre président, mais plutôt parce qu’il a été satisfait des concessions accordées par le dirigeant de l’Otan, prompt à lui céder la souveraineté sur les futures bases militaires qu’il veut installer sur son “bout de glace”. À quand la vraie résistance ? »

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