Édito
Facettes de la bête
© Berberian pour PM
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Cet article est issu du numéro 77 de Philosophie magazine « 77 - Mars 2014 », en kiosque le 20 février 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Cette histoire… je la raconte, ou je garde le silence ? Ce n’est pas vraiment le genre d’anecdote à lancer à table, sous peine de couper l’appétit des convives. Ou de s’aliéner leur sympathie. Mais, trop tard, je me jette à l’eau : j’avais 16 ans à l’époque, je vivais dans une chambre de bonne sous les toits de Paris, et chaque nuit, j’entendais gratter. C’était un bruit d’ongles qui frottaient contre la moquette recouvrant le sol et les murs. Et puis, un beau soir, il n’y eut plus de doute possible. Tandis que j’étais en train de réviser un cours de maths, une boule noire passa en trombe sur la planche de mon bureau, si rapide que je ne pus l’identifier avec précision.
J’allai à la droguerie voisine acheter une tapette à souris, fixai un petit morceau de fromage sur le clou, comme j’avais vu faire dans les cartoons, et attendis. Une heure et demie plus tard, alors que je n’y prêtais plus attention, la tapette s’abattit. Mais elle n’était pas adaptée : car elle était petite, légère, et l’animal capturé était un rat, fort et puissant, qui se débattait avec vaillance. Le choc n’avait pas diminué ses forces, bien au contraire. Il allait se libérer, quand je lui sautai sur la queue pour l’immobiliser. Mais, là encore, il remuait furieusement et menaçait de filer. Je cherchai autour de moi, dans mon champ de vision, quelque chose qui pourrait faire l’affaire. Enfin, j’avisai un marteau. Je m’en saisis et frappai l’animal à la tête : la moquette cessa d’être un monochrome bleu, mais, sans sourciller, je me débarrassai du cadavre dans les toilettes palières. Pas de quartier ! Un rat en liberté dans l’immeuble, c’était une calamité. D’autre part, cela faisait trois ou quatre nuits qu’il m’empêchait de dormir, et j’avais un contentieux à régler.