La lettre du jeudi

Faut-il être croyant pour aimer Bach ?

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Faut-il être croyant pour aimer Bach ?

Jean-Sébastien Bach. © Domaine public

« Dimanche dernier, j’ai eu le plaisir d’assister à une représentation de la Messe en si mineur de Bach, au théâtre des Champs-Élysées, à Paris – un cadeau d’anniversaire. Cet écrin Art déco accueillait un orchestre entier et une vingtaine de choristes, livrant une prestation qui m’a renversée, moi qui suis pourtant athée jusqu’à la moelle. Comment ce compositeur religieux peut-il trouver grâce à mes oreilles ?

La puissance de Bach

“S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu.” Le célèbre aphorisme de Cioran illustre la place singulière qu’occupe Jean-Sébastien Bach dans notre imaginaire collectif. Bach, pour le public contemporain, ce sont d’abord les orgues d’église, les passions selon Saint Matthieu et saint Jean, la puissance des chœurs qui chantent Kyrie Eleison, les louanges à la gloire de Dieu et de son fils Jésus-Christ. Une puissance dans les harmoniques, avec des instruments à vent et des tambours flamboyants qui célèbrent la beauté de la Création, d’où se dégage une solennité assez premier degré, baroque autant que bigote. Certes, Bach a aussi composé des œuvres séculières, comme les Concertos brandebourgeois ou les toccatas et fugues. Mais ces morceaux aux mélodies délicieuses paraissent toujours empreints d’une forme de spiritualité, qui subjugue ou invite au recueillement.

La Messe en si mineur était donnée au théâtre des Champs-Élysées à l’occasion du dimanche des Rameaux, fête chrétienne qui marque l’entrée de Jésus dans Jérusalem, avant sa crucifixion. Je n’ai fait le rapprochement que le lendemain, à la faveur d’une conversation sur Pâques surprise dans le métro : “Ah oui, tiens.” Dans la salle, les gens étaient venus sans palmes à la main ni croix autour du cou. Difficile d’évaluer la proportion d’individus athées qui m’entouraient, mais comme elle s’élève à 60% dans la population française, on devait être proche de la moitié. Dimanche des Rameaux ou non, le public de Bach est aussi, et sans doute avant tout, un public de profanes. Des amateurs de musique classique, habitués à entendre des mots en latin (agnus dei, sanctus...) sans y attacher une signification catholique ou protestante – Bach était luthérien. 

Transcendance pour tous ?

Comment Bach peut-il plaire aux athées ? Pourquoi ces larmes sur mes joues pendant l’enchaînement de l’Et incarnatus est, Crucifixus, Et resurrexit ? Je ne crois ni à l’incarnation ni à la résurrection de celui qu’il m’est arrivée d’appeler “Jean-Claude” pour plaisanter. Ma première intuition fut de partir de mon histoire personnelle. J’ai étudié le piano quand j’étais petite et même touché de l’orgue pendant un an, alors que mes petits petons n’atteignaient pas encore le pédalier (l’image devait être adorable). Mon père m’a fait écouter des disques de classique et j’ai sans doute été en partie “conditionnée” à aimer ce type de musique, à un âge où la foi ne veut pas dire grand-chose, mais où l’oreille s’intéresse de près aux rythmes, aux accords, à l’aspect des instruments et l’intensité des sons. Et dans ce domaine, cet expert du contrepoint excelle.

Une autre explication serait plus d’ordre relationnel. L’émotion ressentie à l’écoute de la Messe en si mineur serait celle d’une spectatrice au sens plein du terme : d’une âme qui fait l’expérience d’un manque et qui admire (“regarde de loin”, étymologiquement), comme depuis une rive lointaine, une beauté à laquelle elle sait ne pas avoir accès. Face à Bach, je n’entre pas en contact avec Dieu, mais je m’enthousiasme à l’idée que certaines personnes puissent, elles, faire l’expérience de la transcendance. J’éprouve une sorte de plaisir par procuration, un peu lorsqu’un patineur artistique réussit ses quadruples sauts lors d’une compétition. Peut-être que cette forme d’empathie est, plus généralement, le signe d’une admiration que je porte au génie humain, admiration qui opère que la source de l’inspiration soit divine ou non.

Il faut imaginer Bach athée… ou pas

En faisant des recherches sur Internet, j’ai développé une troisième hypothèse, avec laquelle vous ne serez peut-être pas d’accord. Dans un article intitulé “Was J. S. Bach an Atheist ?” (2008), Wolfgang Eubel, professeur de philosophie, développe l’idée selon laquelle Bach était... athée ! Le ton de l’article est provocateur, mais il m’a mis le doute. D’abord, les œuvres religieuses de Bach ont massivement été composées au début de sa vie (90% entre 1723 et 1728), surtout pour “faire carrière”. Il n’a rien écrit de tel durant les six dernières années de sa vie. Dans une lettre, le musicien se plaint d’avoir perdu son titre (profane) de compositeur de la cour au profit de celui de “Cantor de Leipzig”, donc rattaché à une église. L’Église avait déjà l’air méfiante, à l’époque, le livret du spectacle précisant que “le pape Jean XII s’opposait à la polyphonie, arguant que l’on n’entend plus le texte biblique”. Pour Wolfgang Eubel, ce qui intéresse Bach, en somme, c’est la technique musicale, “newtonienne” dans sa rigueur, et non la gloire divine.

“Bach utilisait sa musique pour critiquer des textes dont il n’avait cure, mais qu’il était contraint de porter en musique”, conclut Wolfgang Eubel, analyse de partitions à l’appui. Cette thèse est sûrement facile à démonter. Mais après tout, qui peut savoir si Bach était réellement croyant ? Entendez-moi bien. Je ne doute pas que l’on puisse être sensible à certaines douceurs mystiques alors que l’on n’a pas la foi. Mais je ne suis pas non plus certaine que mon émotion à l’écoute de Bach soit de ce ressort. Il n’est pas impossible que précisément, je sois sensible à des éléments imperceptibles qui trahissent cependant, chez Bach, un athéisme latent, caché, ou tout juste naissant, qui célèbre non pas la Création divine mais tout simplement le monde. Quelles que soient les raisons de mon adhésion, j’ai eu le sentiment que lui et moi, au fond, on se comprenait. »

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