Fou de joie
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Cet article est issu du numéro 11 de Philosophie magazine « 11 - été 2007 », en kiosque le 05 juillet 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La joie, au contraire du bonheur et du divertissement, n’esquive pas le réel, n’ignore rien de la cruauté des choses, de la mort. Ni optimiste ni pessimiste, elle invite à voir le monde tel qu’il est.
Eugène Ionesco raconte : « Ils fêtent. Ils sont tous en vêtements de fête, dans une maison parée pour la fête, ils échangent des cadeaux, ils rient comme… s’ils ne savaient pas qu’il y a le gouffre. » Mais où ont-ils la tête ? et où ont-ils le cœur ? La joie est une honte, un crachat, un rictus égoïste, un concept bourgeois, un youpi métaphysique, un scandale, face au scandale du monde. La joie ? Ta gueule.
– Quoi, ma gueule ? Qu’est-ce qu’elle a, ma gueule ? Quelque chose qui va ? Arrête, malheureux… En accusant le réel, en s’indignant du non-sens comme d’une trahison, en lestant tout présent de la mort à venir, ta plainte prolonge la douleur contre laquelle elle s’insurge. Préserve-toi, un peu.
– À quoi bon ? Je souffre déjà. Et en riant malgré le monde, en dansant sur les décombres, la joie fait le lit du plus fort ; sais-tu, mon salaud, combien d’enfants agonisent tandis que je t’insulte ? Si oui, tu es un monstre, sinon tu n’es qu’un fou.
– Un fou, peut-être, mais un fou de joie qui, n’en déplaise aux bourreaux, se refuse à mourir de son vivant.
– Facile à dire quand tout va bien.
– Qu’en sais-tu ? Crois-tu que j’ai la tête ailleurs ? Moi aussi, je vais mourir. Que je me fiche des souffrances qu’on m’épargne ? Détrompe-toi, coq mou, tu n’as pas le monopole du cœur.
«La joie est le gai savoir qui ne chasse pas les idées noires, la faculté d'être le contemporain de ses émotions.»