Réforme des retraites
“Une joie pure, une joie sans mélange” : la grève vue par Simone Weil
Ouvrier levant le poing, à Paris, lors des grandes grèves et occupations d’avril-mai 1936. © AFP
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Alors que le gouvernement est passé à l’offensive sur sa réforme des retraites, une grève nationale est prévue jeudi 19 janvier. Or ce motif a été peu abordé par les philosophes. Témoin des grandes grèves de 1936, Simone Weil est l’une des rares à avoir livré ses impressions, dans un beau texte que nous vous proposons ici.
En mai 1936, alors que le Front populaire remporte les élections et que la France se dote d’un gouvernement de gauche, un grand mouvement de grève éclate, qui touche de nombreux secteurs industriels. Cela fait déjà près de deux ans que Simone Weil a quitté l’enseignement pour travailler en usine, au plus près des ouvriers dont elle défend l’émancipation. Au mois de juin, elle écrit « La vie et la grève des ouvrières métallos », un article paru dans la revue trotskiste La Révolution prolétarienne dans lequel elle livre à chaud ses impressions sur la grève avec occupation qui touche une usine dans laquelle elle a travaillé.
Ce qui la frappe, d’abord, comme l’a récemment évoqué Michaël Fœssel dans Quartier rouge. Le plaisir et la gauche (PUF, 2022) [lire notre entretien croisé avec Jean-Luc Mélenchon], c’est le caractère novateur de ce type de grève avec occupation, et plus particulièrement la place qu’y occupe l’affect de la joie. Dans un lieu associé à la souffrance, la répétition, l’anonymat, l’aliénation, l’on se met tout à coup à déambuler librement et parler avec ses collègues, sans souci de la hiérarchie, sans être éreinté par la cadence des tâches abrutissantes ou le bruit des machines. La « joie pure » de ces grèves ne résulte donc pas en premier lieu de la satisfaction des revendications. Spontanée, elle résulte d’abord de la réappropriation par les ouvrières de leur lieu de travail. De ce qu’elles parviennent à transfigurer leur atelier en un lieu heureux, où l’on va et vient, où l’on danse et chante – et même pas des chants révolutionnaires comme L’Internationale ou La Jeune Garde : « On chante des chansons, tout simplement, et c’est très bien. »