Entretien
François Gemenne : “Nous devons libérer l’écologie des idéologies politiques”
François Gemenne. © Damien Grenon/Photo12 via AFP
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Chercheur spécialiste des migrations environnementales, co-auteur du 6e rapport du Giec, François Gemenne vient de publier Parler du climat sans plomber l’atmosphère (Odile Jacob, 2026). Selon lui, les scientifiques ne peuvent plus se contenter de donner l’alerte : ils doivent guider le public vers l’agir, au-delà des clivages politiques. Vers une écologie pour tous, et qui n’est pas perçue comme punitive !
Par rapport à la crise écologique, vous estimez que nous devons sortir du registre de l’alerte. Pourquoi ?
François Gemenne : Donner l’alerte, ce n’est pas agir. Beaucoup de collègues chercheurs, de militants ou d’activistes imaginent qu’ils agissent pour le climat en alertant l’opinion publique. Ce n’est pas le cas, ou plus exactement : ce n’est plus le cas. Imaginez une maison que tout le monde verrait brûler. De nombreux voisins sortent dans la rue. « Au feu ! », crient-ils. Ces personnes finiraient par vous excéder s’ils restaient à hurler sans rien faire d’autre, sans chercher un extincteur ou sans appeler les pompiers. L’alerte est utile tant que le péril n’est pas manifeste. De la même façon, le registre de l’alerte était indispensable au moment où le changement climatique ne produisait pas encore ses véritables effets, quand ce phénomène était distant, mal compris. Mais ce n’est plus le cas : les effets sont sensibles.
Si vous continuez d’inquiéter la population sans produire un discours mobilisateur, vous créez du fatalisme, voire du déni. Une des motivations de ce livre a été le constat que j’étais systématiquement invité à parler du climat dans les médias à l’occasion d’une inondation, d’une canicule ou d’un ouragan, toujours pour commenter les mauvaises nouvelles, jamais pour parler de solutions. Or, moi-même comme citoyen, il m’est arrivé d’éteindre la radio ou de refermer un journal pour me détourner d’un énième sujet sur la catastrophe climatique en cours. Pourtant, c’est mon métier de documenter les effets du réchauffement climatique. La réussite de la transition tient à la performativité du discours qui doit aussi ouvrir des possibilités d’action et non plus seulement alarmer les consciences.
“Toutes les personnes préoccupées par le climat ne sont pas anticapitalistes. Si vous donnez l’impression que s’engager pour le climat, c’est forcément lutter contre les patrons, vous perdez une partie de la population”