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François Roustang. « Dernier shaman, premier philosophe »

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Cet article est issu du numéro 56 de Philosophie magazine « 56 - février 2012 », en kiosque le 20 janvier 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

On n’imagine pas Socrate marmonnant des incantations et agitant des breloques. Pourtant, son usage du langage a troublé les esprits aussi efficacement que la plus puissante drogue psychédélique. Ainsi, tel un guérisseur, il permet à nos existences de retrouver un certain équilibre.

 

Selon le philosophe spécialiste de Platon Henri Joly, Socrate aurait été « le dernier shaman et le premier philosophe » (Le Renversement platonicien. Logos, épistémè, polis, Vrin, 1994). Premier philosophe, on pourrait l’admettre. Mais, dernier shaman, cela fait difficulté. Car un shaman est un homme des grands espaces, des steppes et des forêts, un homme lié à la nature, qui semble y puiser sa force, un guérisseur qui, selon les apparences, opère magiquement ; il touche les corps, accomplit des rites, crée une atmosphère dans laquelle le patient semble se perdre et se régénérer.

Socrate, lui, est lié à la parole. Comme le montre Livio Rossetti dans Le Dialogue socratique (Encre marine, 2011), il invente une forme de dialogue, où il interroge ses interlocuteurs et les enjoint à assumer pleinement leurs réponses ; les mots doivent engager l’existence même.
Or on n’a pas entendu dire que les shamans cherchaient à faire parler leurs patients ou qu’ils y attachaient de l’importance. Et pourtant… Dans un passage du Charmide, Socrate raconte qu’il a été initié auprès d’un homme de Thrace à la pratique des charmes, forme de guérison qui s’appuie sur des incantations et des plantes médicinales. De son côté, Le Banquet fait apparaître Socrate, sous les yeux incrédules de ses camarades, debout, immobile, perdu dans ses pensées jusqu’à l’aurore – ce n’est pas là le portrait d’un homme à la rationalité tempérée, mais plutôt d’un sage habité. Entendons, enfin, ce que Ménon dit à Socrate : « Par je ne sais quelle magie et quelles drogues, par tes incantations, tu m’as si bien ensorcelé que j’ai la tête remplie de doutes. »
Et plus loin : « Tu m’as narcotisé, tu m’as drogué corps et âme. » Comment comprendre ces affirmations ?

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