Frederick Kaufman. « Pour les Américains, chaque bouchée peut vous livrer aux flammes de l’enfer »

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Cet article est issu du numéro 50 de Philosophie magazine « 50 - juin 2011 », en kiosque le 25 mai 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pris dans un clash entre l’esprit de conquête hyperconsumériste et la tradition puritaine ascétique, le ventre de l’Amérique est quelque peu barbouillé, affirme l’essayiste Frederick Kaufman. Au risque de perdre la convivialité de la table.

Qu’est-ce que « manger » signifie dans la culture américaine, d’un point de vue philosophique ?

La tradition américaine est travaillée par une dialectique. On trouve d’un côté l’idée que la nourriture est une conquête et que la terre nous est donnée à consommer par Dieu en vertu d’un droit impérial. C’est ce que nous appelons la Destinée manifeste. Naturellement, après avoir étendu notre domination jusqu’à la côte Ouest, il ne nous restait plus rien à conquérir et nous avons retourné notre esprit de consommation sans limites sur nous-mêmes ; c’est ainsi que nous sommes devenus de très gros mangeurs, avalant toutes sortes de choses. De l’autre côté, on trouve la tradition puritaine de perfectionnisme individuel, l’idée qu’on pourrait créer un État utopique, et que le corps est l’alambic de l’esprit chez chacun d’entre nous. Cette tradition explique les obsessions maladives des Américains à propos de la nourriture, l’attention incroyable portée aux régimes alimentaires, qui représentent une forme de salut, rien de moins. Vous aurez remarqué qu’aucune de ces deux approches ne met de prime abord l’accent sur l’idée de communauté, la convivialité ou encore le vivre ensemble. Manger pour les Américains est un acte qui demeure dans la sphère du salut individuel, au sens puritain du terme. Ce n’est pas très amusant de manger quand vous pensez que chaque bouchée peut vous livrer aux flammes éternelles de l’enfer !

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