La lettre du mercredi
Frénésie ludique
© Alexander Andrews/Unsplash
« Ce week-end, profitant du lundi férié, mon compagnon Stéphane et moi-même accueillions notre ami Antoine pour trois jours dédiés à notre commun amour des jeux de plateau. Mais tout ne s’est pas passé exactement comme prévu.
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C’est à peine si nous avons ouvert les volumineuses boîtes emplies de promesses ludiques péniblement trimbalées par Antoine. Le responsable ? La console Switch 2, achetée quelques jours plus tôt par Stéphane, fort désireux de tester enfin le nouveau Mario Kart. Nous avons fait quelques courses, bien sûr. Rapidement pourtant, un autre jeu vidéo a attiré notre attention : Split Fiction. Il est assez tard déjà, peut-être 23h. Nous nous lançons tout de même dans l’aventure, pour voir. Cinq heures plus tard, nous sommes toujours devant l’écran du vidéoprojecteur, les mains moites cramponnées à nos manettes, dans un drôle d’état second. Nous réalisons l’heure un peu hébétés. Tout est passé très vite.
La singularité de Split Fiction, assurément, y est pour beaucoup. Le jeu n’est pas compétitif, il se joue en coopération, à deux. Chaque joueur doit compter sur les aptitudes particulières de l’autre pour avancer. Nous nous passons régulièrement la manette pour incarner deux jeunes aspirantes écrivaines, qu’une grande entreprise propose de publier à une condition : Mio et Zoé doivent entrer dans une machine révolutionnaire qui permet de donner vie à leurs récits. La première refuse, se débat, et finit plongée dans la simulation de la seconde. Vous voilà perdu entre deux univers bien distincts – science-fiction et fantasy –, à la recherche des anomalies qui vous permettront de sortir et, au passage, de détruire la machine dont vous comprenez qu’elle est utilisée pour voler toutes les idées créatives de ceux qui s’y connectent.
Le monde de Split Fiction – c’est l’une de ses grandes forces – est discontinu : sans cesse, les joueurs sautent d’un univers à l’autre et d’un mode de jeu à l’autre, tantôt jeu de rôle, tantôt jeu de plateformes, tantôt course-poursuite. Les références sont innombrables, à Donkey Kong, Assassin’s Creed, à Dune… Dans une certaine mesure, on est moins face à un jeu qu’à une multitude de jeux qui s’enchaînent. Outre des mécaniques évidemment spécifiques, les concepteurs semblent avoir voulu prendre le meilleur des autres licences pour en tirer un concentré dans une seule et même aventure. Le résultat tient en haleine. Ce patchwork échevelé est aux antipodes de la monotonie. L’intensité tient en éveil. Absorbé par l’urgence et ses enjeux, mon coeur, souvent, s’emballe. D’ordinaire, plus adepte des jeux réflexifs, je reste un peu à distance de ceux qui réclament une certaine adresse corporelle, dans le maniement du joystick ou la coordination des touches. Ici, je veux vraiment réussir à échapper aux trolls !
Le lendemain, rebelote. Cela faisait des années que je n’avais pas joué comme ça, plusieurs heures durant. Je me rappelle certaines journées adolescentes dans la pénombre, à explorer sans fin les recoins d’un monde qui éclipse celui de la vie courante, de ses besoins, de ses exigences. D’aucuns jugeront malsaine cette évasion. Pour ma part, je la savoure comme une authentique parenthèse qui interrompt l’écoulement régulier et implacable du quotidien. Notre implication dans le monde s’évanouit, les choses passent sans requérir notre participation. Pendant quelques heures, me voilà ailleurs.
C’est la puissance du jeu, la source de son magnétisme, aussi, comme le souligne l’historien néerlandais Johan Huizinga dans Homo ludens (1938) : Dans le jeu, “avec sa fièvre, sa joie, sa ‘facétie’”, “nous avons affaire à une catégorie de la vie immédiatement reconnaissable pour chacun et absolument primaire, à une totalité” qui se substitue à la totalité du réel. “Pourquoi le joueur s’égare-t-il dans sa passion […] ? L’intensité du jeu ne se trouve expliquée par aucune analyse biologique. Et c’est justement dans cette intensité, dans ce pouvoir de surexciter que réside son essence, ce qui lui est proprement originel.”
Sans doute le “monde réel” ne disparaît-il pas entièrement. Le corps, même sous la forme minimale de la réflexion, demeure engagé, et même très profondément. Les nécessités biologiques finissent par se rappeler au joueur. La faim nous saisit vers minuit. Fort heureusement, la bolognaise qui mijote depuis des heures nous attend. Sa cuisson lente, qui exige qu’on l’oublie sur le coin du feu, s’accorde à merveille avec le temps accéléré du jeu. J’ai l’impression de l’avoir lancée il y a quelques dizaines de minutes, et la voilà déjà dans nos assiettes. La frénésie ludique libère du temps, ou plutôt libère le temps de ses latences, de ses pesanteurs, de ses dilatations d’ennui. Bien sûr, nous ne pouvons jouer continûment, et c’est heureux. Il me semble cela dit que le voyage dépaysant sur les terres du jeu permet de revenir vers les rivages du réel avec le cœur plus léger, moins soucieux. Les problèmes, radicalement congédiés, n’ont pas disparu, mais ils paraissent moins dévorants au “réveil”. Nous sortons de ces trois jours un peu sonnés, fébriles. Mais les choses, lundi matin, me semblent moins moroses. »