Le chant des signes
« Fumer tue » : l’horreur morale
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Cet article est issu du numéro 51 de Philosophie magazine « 51 - été 2011 », en kiosque le 30 juin 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Tumeur répugnante, poumons noirs, goitre sanguinolent… Le fumeur impénitent, déjà averti par un message, est confronté au choc des images sur son paquet de cigarettes. Obscènes, ces clichés ? Certes. Mais, en prenant le Bien pour alibi, ne donnent-ils pas à voir et à savoir, comme un cours de philosophie à grande échelle ?
Pourquoi sommes-nous passés des mots aux images sur les paquets de cigarettes ? Que manquait-il au fameux « Fumer tue » pour qu’on éprouve le besoin d’y ajouter les photos des méfaits du tabac ? Pourquoi montrer des dents pourries, des lèvres fendues, des gencives atrophiées, une langue verte, un fœtus étique, des poumons noirs et, surtout, cette tumeur hideuse, ce goitre sanguinolent qui fait comme un collier de lasagnes au menton barbu de sa victime ?
— Parce qu’il ne sert à rien de savoir que « fumer nuit gravement à la santé » tant qu’on ne le voit pas.
— Le poids des mots ? Tu parles. Voici le choc des photos.
— Exactement. Tels Thomas dont la foi dépend de la marque des clous sur les mains du Christ ressuscité, nous ne croyons que ce que nous voyons. Or, démontrer n’est pas montrer. Les mots sont aux images ce qu’un concept est à l’expérience qui lui donne le jour : la connaissance doit être sensible, incarnée, biblique, sous peine de n’être qu’un jeu de l’esprit. Il faut en passer par le corps pour obtenir une prise de conscience : seul le spectacle des chairs pourries est en mesure de donner à ce qu’on sait la puissance éventuelle de dicter ce qu’on fait, de voir le Bien, de l’approuver… et de ne pas faire le mal, pourtant.