Gaffe aux secrétaires, femmes émancipées... !
Cet article est réservé aux abonnés.
Au tournant des années 1960, les femmes accèdent au secteur tertiaire, à l’instar de M’oiselle Jeanne. Elles cessent peu à peu de devenir des personnages secondaires, sur les planches comme à la ville. Dès lors, étant (presque) les égales des hommes, elles peuvent devenir des moitiés. Et soustraire leur mari aux épouses légitimes.
Les femmes représentées dans Gaston sont des clichés raccord avec les années 1960. « Si je présente par exemple des secrétaires de bureau assez jolies, ce n’est pas pour le gosse, dit Franquin, c’est pour le père, le plus grand des gosses... » Mais derrière l’accumulation de stéréotypes qu’on trouvera insupportables ou désopilants vus de 2017, Franquin montre en creux un ébranlement féministe. Regardez Yvonne la standardiste, Sonia la secrétaire de Fantasio et Suzanne la dactylo. Dévolues à des rôles subalternes, ces femmes font les petites mains... manucurées. Abêtissant, l’usage récurrent de la lime, du vernis et du fard au bureau ? Pas si évident, car, à l’aube des Trente Glorieuses, ces travailleuses cosmétiquées peuvent s’enorgueillir de leur ascension sociale : se faire les ongles, c’est se targuer de ne pas être manuelle.
Dans son roman graphique Ethel & Ernest paru en 1998, le dessinateur anglais Raymond Briggs, qui raconte l’histoire de ses parents, fait dire à sa mère Ethel Briggs au milieu des années 1940 :
« Chéri ! J’ai eu une PROMOTION ! [...]
— T’auras plus à emballer des paquets ni à te geler dans cet entrepôt pourri ? se réjouit son mari.
— NON ! Je vais travailler dans un BUREAU ! »
Pour ces employées dont les filles du Journal de Spirou partagent la condition, l’essor du tertiaire offre la possibilité d’une tâche moins laborieuse : plus de longues stations debout, plus d’exposition aux intempéries, moins de souffrances physiques et de fatigue, sans compter l’abandon de l’uniforme ou du bleu de travail : celles qui en ont sué goûtent à la possibilité délicieuse de porter des vêtements choisis plus seyants. Or, à l’exception de Mélanie Molaire, la femme de ménage, les collègues de Gaston sont des cols blancs, leurs ongles faits témoignent de cette distinction. Le détail n’est pas dérisoire. Quand il trace la vie de ces femmes, Franquin saisit, outre leur promotion sociale, une conséquence inattendue de cette évolution pour les maîtresses de maison, une révolution qui n’est pas seulement symbolique : la fin des épouses.