Gaston est un cactus

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Les « hyperobjets » désignent ces phénomènes aux échelles temporelles et spatiales à peine concevables, comme les nanoparticules ou les déchets nucléaires, qui nous dépassent. À l’image des éléments ordinaires, obsédants (cactus, mouette rieuse…), introduits par Gaston, qui s’avèrent ingérables et indépêtrables. Mais Gaston lui-même ne serait-il pas un cactus… ? Question piquante.

Dans une série d’épisodes collectés dans Le Cas Lagaffe, Gaston sème le chaos dans le bureau de Prunelle en y introduisant un cactus auquel – bien entendu – tout le monde finit par venir se piquer. Ce festival de nez rougis d’épines, de ballons publicitaires explosés, d’habits déchirés et de secrétaires dénudées illustre à merveille une propriété très générale des causes de perturbation que Gaston injecte dans le monde idéalement fluide de la production. La mouette rieuse, le chat, la voiture et toutes les autres inventions invariablement calamiteuses dont il afflige ses collègues présentent la double propriété apparemment contradictoire d’être à la fois intouchables et indépêtrables. On ne peut pas y toucher, il aurait fallu les maintenir très loin de soi, ne jamais les laisser pénétrer dans notre espace vital – ou alors ces trucs abracadabrants nous pourrissent la vie, nous piquent le nez, nous fendent la tête et nous cassent les pieds. Pourtant, dès lors qu’on les a laissés entrer dans l’espace du bureau, on ne peut plus s’en débarrasser. Même, voire surtout, lorsqu’on essaie de les jeter au plus loin, ces trucs nous collent aux doigts comme les pires sparadraps.

Le philosophe Timothy Morton a récemment forgé la notion d’« hyperobjet » pour nous aider à faire face à des phénomènes comme le dérèglement climatique ou les déchets nucléaires, dont les échelles temporelles et spatiales dépassent ce que nous avons l’habitude d’appréhender comme des objets de connaissance et d’action (note 1). Nous constatons que le niveau des océans monte, que les calottes glaciaires fondent ; nous calculons le coût de production du kilowattheure en fonction du prix de l’uranium et de la main-d’œuvre. Voilà le monde rassurant des objets de connaissance avec lequel fonctionnent nos experts, bureaux d’études et rédactions de presse. Mais nous sommes démunis lorsqu’il s’agit de comprendre les implications en cascades qu’entraînerait le ralentissement ou l’arrêt du Gulf Stream, de même que nous n’avons jamais sérieusement envisagé ce qu’il adviendra réellement de nos déchets nucléaires, non dans vingt ans, ni même 200 ans, mais durant les 200 000 ans au cours desquels ils resteront dangereux. Ces échelles nous mettent aux prises avec des hyperobjets – ingérables pour nos administrations formatées pour traiter des objets (dûment circonscrits dans des échelles plus « humaines »).

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