Entretien
Gaston le hacker
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Hacker bienveillant, Gaston détourne le travail en entreprise de son but premier ; il explore le fonctionnement des objets qui l’environnent en vue de créer quelque chose de nouveau ou de meilleur. C’est ainsi que, bidouilleur de génie, il invente les mini-drones comme par jeu, il y a soixante ans.
En quoi Gaston peut-il intéresser un ethnologue plus habitué à fréquenter les communautés de hackers ou d’anarchistes que la rédaction de Spirou ?
Michel Lallement - C’est que je retrouve chez lui quelque chose du hacker. Pour le dire autrement, si les hackers devaient choisir un saint patron, ils seraient bien inspirés de choisir Gaston !
Gaston le hacker, c’est un peu surprenant comme référence ; la seule fois où on le voit toucher à un ordinateur c’est pour jouer à Pong, l’un des premiers jeux électroniques !
M. L. - Ce n’est pas si paradoxal. Un hacker, qu’est ce que c’est ? Oubliez un instant les crackers, c’est-à-dire les pirates informatiques qui font la une des médias mais ne représentent que la portion émergée d’un iceberg composé, pour l’essentiel, de hackers makers qui diffèrent des précédents par leur éthique : on fait quelque chose dans son travail parce qu’on y trouve du sens, du plaisir, de l’intérêt et même, dirait Marx, de la joie. L’éthique du hacker maker rompt avec l’aliénation pour redonner du sens au travail. Elle est fondée sur ce que j’ai proposé d’appeler le faire, c’est-à-dire sur un mode d’action par lequel le travail redevient sa propre préoccupation avec en toile de fond une série de préceptes, quasiment des axiomes, éthiques ou moraux, comme le fait qu’il faut mettre en œuvre des formes de coopération de type horizontal, mettre gratuitement à disposition certains pans de son travail, etc. Les hackers ont inventé d’autres formes de régulation sociale qui font pièce d’une certaine manière à l’opposition classique entre régulation de contrôle et régulation autonome. Celle-ci repose, dans le monde du travail traditionnel, sur une structuration verticale des modes d’organisation, une temporalité fondée sur la recherche permanente de la performance… Alors, même si Gaston appartient fondamentalement à l’univers taylorien-fordien, avec sa hiérarchie à l’ancienne comme on la retrouve aux éditions Dupuis, il lui oppose une temporalité différente et une nonchalance provocante au regard des normes de ce que l’on a appelé l’ « organisation scientifique du travail ». Gaston annonce, me semble-t-il, le temps du faire.