Audrey Tang. Une hacker, ministre de la transparence

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Audrey Tang en 2017 © Billy H. C. Kwok

Audrey Tang en 2017 © Billy H. C. Kwok

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Cet article est issu du numéro 111 de Philosophie magazine « L’idéal de simplicité », en kiosque le 06 juillet 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Ministre du Numérique de Taïwan, transgenre, cette autodidacte libertaire et prodige du Web conçoit Internet comme un espace politique et est convaincue que le langage est la clé pour nouer un nouveau rapport aux ordinateurs.

« Dans le formulaire officiel du cabinet ministériel, j’ai biffé les mentions “homme”, “femme” ou “neutre”, pour écrire 無 [mu ou wú], un concept signifiant “néant”. J’ai fait de même pour mes affiliations politiques. Nous avons longtemps vécu sur un système bipartisan où chacun devait opter pour l’un des deux camps. Le temps est venu de s’émanciper de ces clivages rigides, pour la politique comme pour le genre. » Grande, les cheveux longs, le regard franc, Audrey Tang est ministre du Numérique à Taïwan, la première ministre transgenre de l’histoire. Elle nous reçoit au siège officiel du gouvernement de Taïwan, un palais lumineux de briques et de bois entouré d’un jardin qui date de l’occupation japonaise. Dans le bureau s’entassent les ordinateurs et les webcams. Dotée d’une grande vivacité d’esprit, prenant manifestement un très vif plaisir à nous recevoir et à discuter – on a rarement vu un ministre capable d’argumenter aussi bien sur les compétences cognitives des animaux que sur la monadologie de Leibniz –, Tang est un esprit libre qui ne doute pas du bien-fondé de ses convictions.

Dates clés

  • 1981 Naît à Taïwan 
  • 1990 Séjourne au Saar-Lor-Lux (eurorégion à la croisée de la France, du Luxembourg et de l’Allemagne) parmi les exilés de Tian’anmen, dont fait partie son père 
  • 1993 Quitte l’école et se forme elle-même sur Internet 
  • 1994 Commence à travailler pour des start-up. Publie Roads to the Cyberspace (The Informationist, non traduit) et rejoint la communauté des programmeurs de logiciels libres de Taïwan 
  • 2005 Met en œuvre Perl 6, un langage utilisé pour les sites Web. Change de genre et de nom 
  • 2013 Rejoint gOv, une pleteforme d’accès aux données civiques 
  • 2014 Participe au Mouvement des Tournesols 
  • 2016 Ministre du Numérique nommée par la présidente Tsai Ing-wen, au lendemain de sa victoire sur le Kuomintang, l’ex-parti unique, autoritaire et devenu favorable à un rapprochement avec la Chine

Lorsque nous avons pris contact avec elle, par le biais du Bureau français de Taipei, l’équivalent de l’ambassade de France, elle nous avait déjà précisé que « les visites à son bureau sont sujettes à un protocole de transparence radicale » : les questions sont demandées et publiées à l’avance « pour qu’on puisse engager une discussion en ligne avant de s’entretenir de visu », et l’entretien enregistré est retran­scrit et publié sur Internet dans son intégralité. Dans l’une de ses clauses, ce protocole de transparence stipule que toute tentative « d’exercer une influence » sur les décisions de la ministre sera rejetée comme relevant du lobbying et soumise en tant que tel au département d’Éthique civique. « Cela ne revient-il pas à se débarrasser de la politique au nom de la transparence » lui objecte-t-on ? « Non, cela revient à distinguer la politique du lobbying en actant chacune de ses occurrences de manière totalement transparente », répond-elle avec autant de candeur que de fermeté.

 

Une éducation sans école

Audrey Tang a quitté l’école à 13 ans pour s’autoéduquer sur la Toile, se plongeant dans les papiers des premiers penseurs du Net ou en échangeant avec eux sur le réseau. « Vous étiez très précoce ? » lui demande-t-on en se souvenant que son quotient intellectuel (QI) dépasse 160. « Non, c’est juste que j’avais besoin d’une éducation que l’école ne pouvait pas me procurer. Nous étions en 1994, le World Wide Web était en train de s’inventer, il rendait possible une éducation sans école. Sur le Web, si je ne comprenais pas quelque chose, je n’avais qu’à envoyer un e-mail à l’auteur. Comment se fait-il que, lorsque nous sommes en ligne, nous faisons très vite confiance à des étrangers, alors que cela va beaucoup plus lentement en face-à-face ? Comment un mot clé peut-il se répandre comme un virus et réunir un nombre considérable de personnes qui forment de gigantesques clans imaginaires, tandis que, dans le monde réel, si vous voulez former un culte ou une religion nouvelle, cela prend des années, voire des siècles ? » Et ces universitaires trouvaient normal de répondre à un adolescent ? « Ils ne pouvaient pas savoir que j’étais un enfant. J’étais juste une adresse e-mail. » Mais elle était capable de formuler des questions qui leur semblaient pertinentes ? « À cette époque, toutes les questions étaient pertinentes. Internet était un nouveau langage. Comme pour tout langage, si vous y êtes exposé à 12 ans, vous l’apprenez très vite. À 50 ans, cela prend plus de temps. »

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