Analyse
Taïwan : l’ambiguïté peut-elle vraiment être une stratégie ?
Tokyo (Japon), le 23 mai 2022. Le président américain a prévenu que les États-Unis défendraient militairement Taïwan si Pékin envahissait l’île autonome. © Nicolas Datiche/Pool/AP/Sipa
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Alors que le président américain, Joe Biden, a semblé remettre en question la stratégie dite « de l’ambiguité » adoptée depuis plusieurs décennies vis-à-vis de la Chine en déclarant ouvertement que « les Américains défendraient Taïwan en cas d’attaque », nous revenons sur ce concept initié par la théorie de la décision mais opérante en relation internationale… aussi bien que dans la vie de tous les jours.
L’origine d’une stratégie politique
« L’ambiguïté stratégique » est un concept relativement récent, né des rivalités historiques entre la Chine et les États-Unis au sujet de Taïwan. Pour comprendre son émergence, il faut remonter en 1949, date à laquelle le parti nationaliste chinois, le Kuomintang (中國國民黨) est contraint de s’exiler sur l’île de Taïwan après avoir perdu la guerre civile contre les communistes. S’engage alors une lutte pour la reconnaissance à l’international entre les deux partis, qui prétendent l’un comme l’autre représenter l’ensemble du peuple chinois. C’est finalement Mao qui l’emporte en 1971, quand l’ONU décide de faire entrer sa République populaire de Chine dans l’organisation, au détriment de Taïwan qui représentait jusque-là le pays. Les États-Unis s’alignent sur la décision onusienne, mais restent opposés à l’annexion de l’île, où ils ont longtemps apporté un soutien au régime qu’ils concevaient comme un rempart contre le communisme.
C’est en 1979 que commence la politique de l’ambiguïté : les Américains décident de maintenir une équivoque dans les termes de leur opposition à l’annexion de l’île, afin de faire craindre le pire à la Chine. Le Taiwan Relations Act accumule en effet les imprécisions : il stipule simplement que les États-Unis feraient barrage à la Chine dans le cas d’une « tentative coercitive » pour infléchir le destin de l’île. Le but d’une telle opération est de dissuader le rival chinois, en le laissant imaginer un nuancier de réactions différentes : de la simple condamnation sur la scène internationale à une brutale intervention militaire. La stratégie de l’ambiguïté est devenue depuis la ligne de conduite adoptée par l’Amérique, bien que George W. Bush y ait dérogé une fois en affirmant qu’il « ferait le nécessaire » pour défendre Taïwan (2001). Quant aux interventions récentes de Joe Biden, celles-ci marquent une véritable inflexion dans la stratégie diplomatique américaine. En mai, il affirmait qu’il « défendrait militairement Taïwan » en cas d’attaque chinoise ; une menace réitérée au cours de l’interview qu’il a accordée à la chaîne américaine CBS dimanche soir. Mais en revenant sur la stratégie de l’ambiguïté, le président ne s’est-il pas privé d’un outil politique efficace ?