Ethnomythologies
Gaz hilarant. Mourir de rire ?
©Piero Regnante/unsplash
Cet article est issu du numéro 145 de Philosophie magazine « Plaidoyer pour la nuance (quand tout le monde veut en découdre) », en kiosque le 03 décembre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Derrière ce nom se cache le protoxyde d’azote, une drogue dangereuse qui fait fureur chez les adolescents. L’occasion pour ces jeunes de s’approcher en une aspiration du « Grand Tout » et de goûter à un « fast-mysticisme » comme on va au fast-food ?
On dit que le seul philosophe à mourir de rire fut le stoïcien Chrysippe (290-206 av. J.-C.). Dans son ouvrage Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Diogène Laërce (180-240) raconte qu’il a succombé après avoir vu un âne manger des figues. « Donne donc aussi un peu de vin à ton âne. » Ainsi Chrysippe taquina-t-il la propriétaire de l’âne… et il rit, à tel point qu’il en mourut. Malgré cette légende, mourir de rire peut paraître impossible. Et pourtant, le 5 mai 2018, un jeune homme de 19 ans est décédé d’une crise cardiaque suite à une consommation festive de protoxyde d’azote, aussi appelé « gaz hilarant ».
Le « gaz hilarant » est devenu la deuxième drogue la plus consommée par les adolescents et les jeunes adultes après le cannabis. Il est facile de s’en procurer ; on le trouve dans de petites bonbonnes servant à propulser la crème Chantilly que l’on peut acheter à un prix modique au supermarché. Les jeunes craquent les bonbonnes à l’aide d’un petit outil lui aussi très bon marché, chargent le gaz dans des ballons de baudruche et l’aspirent à pleines bouffées. L’effet est immédiat : ils éclatent de rire. Lorsqu’ils augmentent les doses, ils planent ; plus encore, ils ont des hallucinations. L’effet est très bref, environ trois minutes de plaisir explosif, suivi de l’envie incoercible de recommencer aussitôt. Si bien que certains peuvent vider plusieurs centaines de petites bonbonnes en une nuit. Le plaisir est addictif ! On commence à mesurer les dangers de cette drogue si facile d’accès. Elle peut, à doses importantes, provoquer de graves troubles pulmonaires ou cardiaques, et, d’un point de vue neuropsychiatrique, des pertes d’équilibre, de mémoire et des troubles de l’humeur.
Le premier à avoir expérimenté les effets euphorisants du protoxyde d’azote fut le célèbre chimiste britannique Humphry Davy, qui, en 1799, alors seulement âgé de 21 ans, en testa les effets sur lui-même. Il décrivit un épisode maniaque transitoire durant lequel il riait, bien sûr, mais inventait aussi des théories, croyait faire des découvertes révolutionnaires et, quand il sortait de son « semi-délire », était animé d’un « sublime enthousiasme ». Le plaisir ne serait-il donc qu’affaire de chimie ? Les philosophes se sont emparés de l’affaire, jusqu’à William James (1842-1910) qui a écrit que le protoxyde d’azote était un « énergique stimulant de la conscience mystique », ce qui scandalisa Bergson.
Mais n’est-ce pas précisément ce que cherchent nos jeunes gens modernes à l’individualisme exacerbé ? Un mysticisme facile, la participation immédiate au « Grand-Tout », par la grâce d’une aspiration dans un ballon de couleur, en faisant l’économie du rébarbatif apprentissage d’une théologie. Ils éclatent de rire ensemble, surpris par le changement de voix du voisin induit par le gaz, joyeux d’être joyeux, heureux d’être capables de l’être encore, sur commande. Individus, chacun animé par ses propres images, mais réunis – reliés ! – par le même gaz, les mêmes ballons. Peut-être la célèbre formule de Karl Marx doit-elle aujourd’hui se lire à l’envers. Marx pensait que la religion est l’opium du peuple ; il semble bien que ces nouvelles drogues festives soient devenues la religion d’un peuple d’enfants.