Exposition

Giacometti sous l’œil de Sartre

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Giacometti sous l’œil de Sartre

Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir en Lituanie en 1965. © Antanas Sutkus/ADAGP Paris 2025 – Alberto Giacometti, “Homme qui chavire”, 1950. Photo anonyme, Fondation Giacometti. © Succession Alberto Giacometti/ADAGP Paris 2025

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À l’occasion de l’exposition que la Fondation Giacometti consacre à la relation du sculpteur avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, nous vous proposons de (re)découvrir le regard lumineux que le philosophe porta sur cette œuvre. Ébloui par ces silhouettes de bronze et de plâtre en mouvement, Sartre crédite l’artiste d’avoir résolu le problème immémorial de la sculpture : inscrire dans la matière inerte le jaillissement incessant du corps et de la conscience humaine.


Une rencontre sous le signe de l’intégrité

C’est à l’approche de la guerre, au moment où il travaille à son grand œuvre L’Être et le Néant (1943), que Sartre fait la rencontre d’Alberto Giacometti. Difficile de dater exactement cet événement : 1939 selon le biographe James Lord, 1941 selon Simone de Beauvoir, qui raconte la rencontre dans La Force de l’âge (1960).

“Nous étions particulièrement intrigués par un homme au beau visage raboteux, à la chevelure hirsute, aux yeux avides, qui vagabondait toutes les nuits sur le trottoir, en solitaire, ou accompagné d’une très jolie femme ; il avait l’air à la fois solide comme un rocher et plus libre qu’un elfe”

Simone de Beauvoir, La Force de l’âge (1960)

La philosophe évoque encore « son beau visage minéral, la broussaille de ses cheveux, ses allures de rôdeur », et ajoute, charmée par cette figure de marginal : « Nous savions qu’il ne faut pas se fier aux apparences et celle-ci avait trop de séduction pour que nous ne la supposions pas décevante. » Finalement, la première véritable rencontre sera tout sauf une déception. Beauvoir trouve l’homme d’une grande intelligence :

“Il en avait à revendre et de la meilleure espèce : celle qui colle à la réalité et lui arrache son vrai sens. Jamais il ne se contentait d’un on-dit, d’un à-peu-près ; il allait droit aux choses et les assiégeait avec une infinie patience ; parfois, il jouait de bonheur et les retournait comme un gant. Tout l’intéressait : la curiosité était la forme que prenait son amour passionné de la vie”

Simone de Beauvoir, ibid.

Au-delà de l’homme, Beauvoir sera fascinée par le travail plastique de Giacometti. « Comme artiste je l’admire énormément, il n’y a pas de sculpture moderne supérieure à la sienne, et puis il travaille avec une telle pureté, une telle patience, une telle force ! », écrit-elle dans une lettre à Nelson Algren. Le mode de vie du sculpteur la laisse toutefois plus dubitative :

“[Il vit] très pauvrement, ne quittant pas ses vêtements sales ; je dois d’ailleurs dire qu’il a l’air d’aimer la saleté : prendre un bain, c’est pour lui une affaire. Hier j’ai visité sa maison, elle est à faire peur. Dans un charmant petit jardin oublié, il a un atelier, submergé de plâtre, et il vit à côté dans une sorte de hangar, vaste et froid, dépourvu de meubles comme de provisions, des murs nus et un plafond. Comme il y a des trous dans le plafond, il a disposé sur le plancher, pour recueillir la pluie, des pots et des boîtes eux-mêmes percés ! Il s’acharne des quinze heures de suite, surtout la nuit, et ne sort jamais sans que ses vêtements, ses mains et sa riche et crasseuse chevelure ne soient couverts de plâtre ; le froid, ses mains gelées, il s’en fiche, il travaille”

Simone de Beauvoir, lettre à Nelson Algren datée du 5 novembre 1947

Cela n’enlève rien, pour Beauvoir, au génie de l’artiste – n’est-ce pas la preuve de l’intégrité d’un homme qui a « tourné le dos aux snobs », aux mondanités, pour se consacrer à son art ?

Sartre est tout aussi fasciné par les oeuvres de Giacometti. Il acceptera d’ailleurs d’écrire la préface – « La recherche de l’absolu » – au catalogue de l’exposition que lui consacre la Pierre Matisse Gallery de New York du 19 janvier au 14 février 1948. Également paru dans la revue Les Temps modernes en janvier 1948, « La recherche de l’absolu » sera repris dans Situations, III.

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