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Gilles Deleuze : la bêtise en ligne de mire
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Cet article est issu du Hors-série n°63 de Philosophie magazine « Gilles Deleuze. L’homme aux mille concepts », en kiosque le 04 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Si l’erreur n’est pas condamnable, la bêtise, signe d’une inaptitude à appréhender un problème, est l’adversaire à combattre. La bonne nouvelle, c’est qu’elle est aussi le meilleur stimuli pour la pensée.
Nuire à la bêtise : telle est la -fonction de la philosophie. La bêtise est un affaire sérieuse, peut-être la plus sérieuse de toutes. Deleuze évoque sa « dimension cosmique, encyclopédique et gnoséologique ». La bêtise, et pas l’erreur. Depuis ses origines, la philosophie se trompe d’adversaire. Elle dit s’opposer à l’opinion infondée qui ne peut jamais, sinon par hasard, coïncider avec la vérité. Mais elle produit ainsi de la pensée une « image dogmatique », aussi bornée, obstinée à sa manière que la doxa. La vérité ailée, éternelle, immuable, l’attend quelque part. Le philosophe n’a qu’à rejoindre ce savoir d’emblée disponible, qui plane au-dessus des choses et surplombe les péripéties du devenir. Pourquoi donc se met-il en quête de cette vérité ? Il ne le sait même plus. La pensée perd son lien vital avec ce qui lui arrive. L’événement n’est plus ce qui force l’homme à penser, ce qui exige de lui qu’il crée des concepts pour en tirer quelque chose comme une compréhension. Si la philosophie doit se défaire de cette image, elle doit affronter ce qui lui fait vraiment face : non pas l’erreur, défaillance accidentelle (« détermination empirique, renvoyant à la psychologie ou à l’anecdote », écart par rapport à une vérité qui reste en droit toujours accessible), mais la bêtise. L’erreur est un épouvantail grotesque. « Qui dit 3+2=6, sinon le petit enfant à l’école ? » Comme le remarque bien Deleuze, on peut ne dire que des -vérités et être très bête. « La -bêtise n’est pas une erreur ni un tissu d’erreurs. On connaît des pensées imbéciles, des discours imbéciles qui sont faits tout entiers de vérités ; mais ces vérités sont basses, sont celles d’une âme basse, lourde et de plomb. » La bêtise enchaîne « des remarques sans intérêt ni importance, des banalités prises pour remarquables, des confusions de points ordinaires avec des points singuliers, des problèmes mal posés ou détournés de leur sens ». Elle est incapable de s’affronter à un nouveau problème qui surgit. Elle rabat l’inconnu sur du reconnu, le singulier sur l’ordinaire, et témoigne en ce sens « d’une inaptitude à constituer, à appréhender et déterminer un problème en tant que tel ».