Grandeur nature

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Cet article est issu du numéro 14 de Philosophie magazine « 14 - novembre 2007 », en kiosque le 25 octobre 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pourquoi ces figures sont-elles si maigres et allongées ? Jean-Paul Sartre et Yves Bonnefoy se sont intéressés à cette énigme : l’artiste représente les gens comme il les voit, à distance.

Les sculptures de Giacometti possèdent une étrange aura. Au milieu du bazar de formes et de couleurs que contient un musée d’art moderne, elles surgissent silencieuses, noires et nues, et imposent un arrêt au visiteur. Face à elles, on se sent remué jusqu’en ces tréfonds où s’agitent confusément les interrogations les plus essentielles. Ils nous sont familiers cet homme qui marche, cette femme qui se tient immobile, les bras serrés le long du corps, ce groupe de silhouettes éparses sur un terre-plein, si souvent reproduits dans les catalogues. Et pourtant, ils continuent de nous dérouter. Pourquoi ce corps filiforme et grumeleux, cette tête étroite, qui les font ressembler aux fétiches de quelque civilisation disparue, aux jouets terreux d’un enfant ou aux rescapés des camps de la mort ? Pourquoi ces pieds massifs, cette taille parfois minuscule ? Quelle lubie s’est emparée de l’artiste pour qu’il se livre à de telles distorsions ?

Si, dans son atelier de la rue Hippolyte-Maindron, Giacometti les a recommencées obstinément chaque jour, sans prendre garde à la fatigue et en dépit d’un sentiment continuel d’échec, c’est qu’il y avait sans doute une nécessité impérieuse. Que son œuvre ait passionné un philosophe comme Jean-Paul Sartre ou un poète préoccupé de métaphysique comme Yves Bonnefoy n’est guère surprenant. Tous deux ont tenté de comprendre la nécessité qui poussait l’artiste à poursuivre sa tâche de Sisyphe moderne, à créer sans relâche ces formes grêles et étirées, aussi éloignées de la plénitude heureuse des sculptures de Constantin Brancusi que de la fantaisie ludique des mobiles d’Alexander Calder.

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