La lettre du lundi
Guerre en Iran : la jouissance du chaos
Cette capture d'écran tirée d'une vidéo diffusée par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) le 12 mars 2026 montre ce que celui-ci présente comme le « lancement de la 41e vague de missiles iraniens ». Les Gardiens de la révolution iranienne ont déclaré le 12 mars avoir pris pour cible Israël ainsi que des sites américains aux Émirats arabes unis, en Irak et au Koweït. © (CGRI) / AFP
« Donald Trump bluffe-t-il en évoquant la fin prochaine du conflit au Moyen-Orient ? À moins qu’il ne recule, dépité par les conséquences désastreuses de son aventure militaire. Je crains, quant à moi, que la guerre ne se poursuive. Car elle a révélé son essence profonde : une ivresse de la destruction.
Taper très fort en Iran, telle était la stratégie israélienne et américaine dès le départ, notamment en éliminant une bonne partie du personnel dirigeant pour entraîner la chute de la République islamique. Le régime des ayatollahs n’a pas cédé et répond en semant le chaos partout dans la région. Depuis, les belligérants montent aux extrêmes. Les Libanais fuient leurs logements et meurent sous les bombes. L’armée israélienne et le Hezbollah s’affrontent. Les monarchies pétrolières du golfe sont frappées. Des raffineries et installations gazières sont visées. Des missiles sont lancés vers l’Irak, la Turquie, le Caucase.
Un point de non-retour ?
Le choc économique mondial, avec inflation et menaces sur les approvisionnements, est majeur. La situation s’aggrave rapidement avec le bombardement de la ville de Dimona en Israël, proche d’un centre nucléaire. Des missiles iraniens d’une portée supposée de 4 000 kilomètres sont lancés vers une base militaire américaine de l’océan Indien. Washington achemine des troupes d’intervention terrestre. Téhéran prévient qu’il est prêt à miner les abords de son territoire et détruire des usines de dessalement de ses voisins, après une attaque américaine ayant privé d’eau des dizaines de villages iraniens. Empêcher les populations de pourvoir à leur survie est un crime de guerre. Les belligérants n’en ont cure.
Donald Trump, avec son message de lundi, peut-il briser cette dynamique et rétablir la paix (et, accessoirement, la production d’énergie et le commerce mondial) ? Même si le président américain clame le contraire, il ne sera pas évident de revenir en arrière. L’Iran est échaudé par les précédentes pseudo-négociations. Le gouvernement israélien entend, comme l’affirment ses partisans, “finir le travail”.
Mortelle griserie
Plus profondément, le déchaînement croissant auquel nous assistons soulève une question embarrassante : les belligérants veulent-ils seulement atteindre leurs buts de guerre – faire tomber ou affaiblir durablement le régime iranien pour les uns, assurer sa survie pour l’autre ? Ou sont-ils en train de sombrer dans une forme de jouissance destructrice ? On sait que Trump ne veut pas d’une guerre longue. Mais le nom de l’opération, “Epic Fury”, renvoie davantage à la mythologie qu’à la rationalité stratégique. Si, aux yeux du locataire de la Maison-Blanche, elle ressemble à un jeu vidéo, c’est parce qu’il en tire une volupté d’enfant. Et celle-ci est encore plus grisante que l’intérêt bien compris.
Le régime iranien, lui, a adopté depuis longtemps la stratégie de l’exportation du chaos. Le terrorisme en fait partie. Sa théologie politique exalte les figures du martyr et de l’apocalypse. Si Téhéran agresse toute la région pour contraindre ses ennemis à abandonner une partie trop onéreuse, l’idée d’entraîner le plus de monde possible dans sa chute épouse sa vision. Au-delà des calculs stratégiques et diplomatiques, il y a quelque chose dans cette guerre qui porte une tendance à la déflagration – et qu’il n’est pas si facile de stopper.
La guerre comme puissance autonome
Que la guerre échappe aux dirigeants comme aux généraux et devienne une puissance autonome est l’idée centrale d’un ouvrage singulier et inquiétant, Bellone ou la pente de la guerre (Champs Flammarion). Le sociologue et écrivain Roger Caillois, qui le publie en 1963, poursuit sa réflexion sur les métamorphoses du sacré dans les sociétés modernes. Selon lui, il faut réviser nos outils d’analyse pour comprendre la montée du fascisme ou l’irruption de la guerre totale dans l’Europe démocratique. La guerre contemporaine joue, d’après lui, le même rôle que la fête dans les sociétés traditionnelles. Moments d’effervescence collective, de surexcitation émotionnelle, d’ivresse destructrice, les guerres interrompent le cours tranquille et monotone des jours pour instaurer “des débauches massives et longues qui entraînent naturellement un climat d’outrances, de surenchères, où les règles de la civilisation sont passagèrement abolies”. Elles réactualisent, dans des pays dirigés par des normes strictes, le « sacré de transgression » propre à la fête. C’est pour cette raison, selon Roger Caillois, que la guerre n’est pas près de disparaître des sociétés actuelles.
C’est aussi pour cela que Donald Trump et les Gardiens de la révolution sont entrés si facilement dans un jeu destiné à impliquer le plus de pays possible. Le président américain y voit sans doute une opportunité pour détourner l’attention de ses concitoyens de ses difficultés intérieures. Depuis son opération vénézuélienne, il se permet même d’annoncer la suivante, à Cuba, avant d’en avoir terminé avec l’Iran. Il semble prendre goût, après une année de brutalité aux États-Unis, à l’instauration du chaos un peu partout. Possédé par Bellone, la déesse romaine de la dévastation guerrière, il jubile d’y attirer le monde entier. Saura-t-il écouter son entourage et s’arrêter à temps ? Je crains que ce soit plus difficile que d’écrire un message sur un réseau social. »
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