La lettre du mercredi
Hantavirus sur le MV “Hondius” : sans filtre ?
Vue aérienne du paquebot néerlandais MV “Hondius” ancré dans l’océan Atlantique au large du Cap-Vert, le 5 mai 2026. © AP/Arilson Almeida/Sipa
« “Je hais les voyages et les explorateurs.” Ce célèbre aveu amorce le récit de Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques (1955). Il est revenu à mon (mauvais) esprit alors que le MV Hondius est à la dérive dans l’Atlantique.
Cette croisière rappelle des souvenirs. Elle reliait parmi les plus beaux paysages au monde, entre Ushuaïa et l’archipel du Cap-Vert, mais son trajet s’est arrêté avant d’accoster à destination. Le bateau mouille désormais à proximité du port cap-verdien de Praia depuis qu’un “hantavirus” – et une souche de ce virus transmissible entre êtres humains – y a fait des morts. Un couple de Néerlandais et un passager allemand sont décédés ; sept cas sont suspectés ; trois personnes malades doivent être débarquées. Alors, comment ne pas penser au Diamond Princess qui, en février 2020, avait été placé en confinement avec ses 3 711 membres d’équipage et passagers ? Plus de 700 personnes avaient été infectées par le Covid-19, avant que l’épidémie ne devienne une pandémie. Cette situation digne d’un film catastrophe avait aussi offert l’occasion aux épidémiologistes d’étudier la propagation du virus dans des conditions quasi expérimentales. A priori, l’analogie ne va pas plus loin : le “virus des andes” qui préoccupe aujourd’hui serait loin d’être aussi contagieux que le Covid, selon une responsable de l’OMS.
Bateau-laboratoire
Il reste que ces milieux confinés sont des lieux propices aux “expériences de pensée”. Au cinéma, Ruben Östlund a, par exemple, obtenu la Palme d’or pour Sans filtre, qui suivait le périple d’un jeune couple à bord d’une croisière de luxe attaquée par des pirates. Amateur de dilemmes moraux, le réalisateur y scrutait leurs états d’âmes et leurs compromissions en situation. Il s’y moquait aussi des dérives du capitalisme, à travers la figure obscène du touriste ultra-fortuné et des influenceurs. J’y ai repensé en voyant la vidéo d’un influenceur américain – Jake Rosmarin –, confiné dans une chambre du MV Hondius, témoignant en larmes de l’envie de rentrer rapidement chez lui. Il apparaît un peu plus tôt sur ses réseaux se réjouissant de boire le premier “Biscoff vanilla Iced Latte” à Tristan da Cunha, réputée l’île la plus isolée du monde, ou photographiant, avec son groupe de visiteurs, le Nésospize de Wilkins, un oiseau en danger d’extinction… Bref, s’émerveillant d’une beauté que ce tourisme contribue à abîmer.
Du voyageur au touriste
“Le voyage lointain a cessé d’être activité, expérience, entreprise, pour devenir une marchandise”, note en 1961 l’Américain Daniel Boorstin dans L’Image, ou ce qu’il advint du Rêve américain. Il y déploie une réflexion sur la postmodernité, moquant ses travers comme le fera, en France, Jean Baudrillard. Daniel Boorstin met en évidence un simulacre, une manière de créer des “pseudo-événements” plus réels que la réalité même et participant à la société de consommation comme à notre culture publicitaire – ce n’est pas sans rappeler le monde factice des influenceurs. Le tourisme y fait l’objet d’un chapitre, “Du voyageur au touriste. L’art oublié du voyage”. L’historien y repère une évolution sémantique du voyage – travel en anglais, qui partage la même étymologie que “travail” – au tourisme – tornus, renvoyant plutôt au cercle. Pour Boorstin, “c’est lorsque les risques du voyage sont assurés que s’achève la transformation du voyageur en touriste”. Ce dernier paye en effet pour le risque en même temps qu’il paye pour l’assurance.
Faire le tour du monde… ou tourner en rond ?
Ainsi “le touriste exige de plus en plus de pseudo-événements. L’attraction idéale à ses yeux doit être facile à photographier […]. L’appétit du touriste pour l’étrange semble donc se satisfaire au mieux lorsque les images qu’il porte dans l’esprit se vérifient dans quelque pays lointain”. L’auteur en conclut que “comme le reste de notre expérience, le voyage devient tautologie”, c’est-à-dire qu’en allant à l’autre bout du monde “nous regardons dans un miroir au lieu de regarder par la fenêtre, et nous n’y voyons que nous-mêmes”. Et c’est peut-être aussi à cette image exotique et contradictoire de nous-mêmes, admirant l’environnement en même temps qu’on le contamine, aimant l’aventure mais sans le risque, payant cher pour aller confirmer nos clichés au bout du monde, que renvoie ce malheureux influenceur confiné sur son bateau… »
➤ Ce texte est issu de notre newsletter quotidienne, la « Lettre de la rédaction », qui paraît du lundi au jeudi, à 18h. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous : elle est gratuite !