Covid-19. Les philosophes face à l'épidémie
Hartmut Rosa : “Nous sommes prêts à ralentir pour récupérer la maîtrise du cours des événements”
La Promenade des Anglais à Nice, désertée © Éric Gaillard / Reuters
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Cet article est issu du numéro 138 de Philosophie magazine « 138 - avril / mai 2020 », en kiosque le 26 mars 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Et si l’actuelle épidémie de Covid-19 nous rappelait que le monde est constitutivement indisponible, que nous ne saurions asseoir totalement notre maîtrise sur lui, sauf à engendrer des monstres ? Tel est l’avis du penseur allemand Hartmut Rosa, que nous avons interrogé alors qu’il se trouvait lui-même en quarantaine.
En tant que critique de l’accélération, voyez-vous d’abord dans l’épidémie de Covid-19 un grand ralentissement ?
Hartmut Rosa : Absolument ! Au contraire d’autres décélérations récentes – la crise financière de 2008 ou l’éruption du volcan islandais Eyjafjöll qui avait bloqué le trafic aérien en 2010 –, cette fois, ce sont les décideurs institutionnels qui ont décrété le ralentissement, par mesure de précaution. Dans le cas de l’éruption volcanique, il serait possible de soutenir que la suspension des vols représentait aussi une mesure préventive, mais nous n’étions pas loin d’une impossibilité technique, et, en outre, l’impact sur la croissance globale était négligeable. Quant au krach boursier de 2008, il était totalement involontaire. Dans le cas du Covid-19, c’est bien en raison d’une menace perçue que les acteurs tant publics que privés ont d’abord renoncé à leurs déplacements et à leurs événements, avant que certains pays comme l’Italie et la France ne recourent au confinement total. En Allemagne, la vie sociale s’est pratiquement arrêtée. Résultat : beaucoup de gens disposent tout à coup d’un temps libre inattendu. Je n’en reviens toujours pas qu’en une si courte période, sur une telle échelle géographique, autant de processus aient été suspendus. Il y a un ralentissement économique, mais il s’accompagne d’un ralentissement physique que l’on peut presque ressentir. Par ailleurs, je perçois aussi une autre disjonction : le monde du numérique et des connexions Internet continue de tourner très vite, va même s’intensifiant, tandis que dehors, dans les rues, dans les campagnes, le monde réel s’est vidé. Ce contraste est extrêmement impressionnant.