Théâtre
“Hécube, pas Hécube”, à la Comédie-Française : guerres de droit
Hécube, pas Hécube. Texte et mise en scène de Tiago Rodrigues. ©Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française
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Cet article est issu du numéro 190 de Philosophie magazine « Comment se changer les idées ? », en kiosque le 28 mai 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« Pour que la justice soit faite de façon juste, il faut suivre des règles qui parfois nous empêchent de rendre justice. » Cette repartie, le dramaturge Tiago Rodrigues l’a imaginée à la suite de conversations avec des magistrats. Elles ont nourri Hécube, pas Hécube, une double tragédie qu’il reprend à la Comédie-Française. Double parce qu’elle met en scène, d’une part, une troupe d’acteurs répétant Hécube d’Euripide – l’histoire de la reine de Troie devenue esclave et dont on a assassiné le fils, éprouvée par la quête de justice –, et, d’autre part, la vie de Nadia – remarquablement interprétée par Elsa Lepoivre (photo) –, une comédienne qui incarne ce personnage et dont le propre fils a été victime de violence. Autiste, Otis a en effet subi la maltraitance d’une institution, où il avait été placé avec confiance, comme Hécube avait confié son fils à l’hospitalité de Polymestor. Les deux femmes ont été trahies. Le temps des répétitions se confond ainsi avec celui de la procédure judiciaire, le personnage de l’actrice avec celui de la mère, le récit antique avec la réalité du fait divers – le metteur en scène s’est inspiré de l’« affaire de Mancy », du nom d’un foyer suisse qui a fait scandale pour des cas de maltraitance en 2022. Sur scène, seuls quelques éléments, dont une table de travail et une grande sculpture de chien estropié (l’animal qu’Hécube serait devenue après avoir été métamorphosée, selon la mythologie). Mais, dans ce décor minimal, la troupe du Français excelle, faisant surgir des sentiments mêlés de colère et d’amour, où la recherche de la justice doit trouver un chemin entre la vengeance et le droit. Hécube et Nadia frayent cette voie incertaine qui définit notre modernité, dont parle Hegel dans ses Principes de la philosophie du droit. Selon lui, « du fait même qu’elle est l’action positive d’une volonté particulière, la vengeance devient une nouvelle violation du droit : par cette contradiction, elle s’engage dans un processus qui se poursuit indéfiniment et se transmet de génération en génération, et cela, sans limite. […] La vengeance est perpétuelle et sans fin chez les peuples non civilisés. » La tragédie cesse, elle, quand l’ordre – cosmique ou séculier – est rétabli par le droit.