La lettre du mercredi
Homophobie en Afrique : un héritage colonial ?
Le 20 février 2022, une manifestation réclamant des mesures répressives plus strictes contre l'homosexualité sur la place de l'Obélisque à Dakar. © Seyllou / AFP
« “Toute personne qui aura commis un acte contre nature sera punie d’un emprisonnement de cinq à dix ans. […] Tout acte sexuel ou à caractère sexuel entre deux personnes de même sexe constitue un acte contre nature.” J’ai été fort affecté d’apprendre que le Sénégal avait voté, il y a une petite semaine, le durcissement des peines encourues par les homosexuels.
La rhétorique mobilisée pour justifier ce durcissement des peines contre les personnes accusées d’avoir “commis un acte contre nature” est familière – on la retrouve dans d’autres pays : l’homosexualité est présentée comme “un poison culturel savamment inoculé dans [le] peuple” qui n’aurait rien à voir avec la culture sénégalaise traditionnelle. Une “perversion”, une “déviance”, “importée” de l’Occident. La lutte contre l’homosexualité est inscrite dans cet horizon décolonial. “Tant que les structures mentales héritées du colonialisme demeurent, la souveraineté reste inachevée”, affirmait en décembre dernier le Premier ministre Ousmane Sonko.
Ne pas faire la leçon
Dans ces conditions, sortir, de l’extérieur, les gros sabots du libéralisme politique, de la tolérance et des droits de l’homme pour dire : “Il est très mal de réprimer les homosexuels” paraît non seulement improductif mais contreproductif. La réponse ne se ferait assurément pas attendre : “C’est encore l’Occident qui cherche à imposer ses valeurs dont l’universalité supposée dissimule la perpétuation d’une entreprise de domination coloniale.” Le civilisé autoproclamé entendrait, oublieux des horreurs perpétrées au nom de la civilisation, faire la leçon à ceux qu’il considère comme des “primitifs” et leur imposer son “mode de vie”.
Une autre approche est souvent adoptée : souligner que l’homosexualité n’est pas du tout étrangère à la culture sénégalaise – d’autant moins que la délimitation d’une culture, traversée par le flux de l’histoire, est toujours un peu floue. Dans l’article “A 1958 visit to a Dakar boy brothel”, le journaliste Michael Davidson raconte : “En 1949, Dakar était déjà la capitale ‘gay’ de l’Afrique de l’Ouest. Quand j’y suis retourné neuf ans plus tard, les dirigeants français étaient partis, et Dakar était plus gay que jamais.”
Qu’en était-il avant la colonisation ? Difficile à dire, les témoignages manquent. Mais un certain nombre d’indices suggèrent une relative souplesse. Comme le résume le chercheur Kamau Muiga, “les communautés de l’Afrique précoloniale accordaient une importance capitale au mariage hétérosexuel en tant que pilier de la vie de famille. Mais la vie sociale africaine était également caractérisée par une diversité de pratiques sexuelles qui s’exprimaient en dehors de l’institution du mariage hétérosexuel” et que la colonisation a souvent mises au pas. “L’homophobie n’a en réalité rien d’africain”, conclut Kamau Muiga.
Une disposition inspirée par le gouvernement de Vichy
S’il faut se garder du risque d’anachronisme, il y a cependant quelques raisons de considérer, avec le chercheur en études panafricaines Babacar M’Baye, que c’est “non pas l’homosexualité, mais bien l’homophobie qui a été une imposition coloniale. Cette homophobie coloniale a conduit au déni de l’homosexualité africaine que l’on observe aujourd’hui au Sénégal, un déni qui efface et réduit au silence les contributions importantes que les sous-cultures homosexuelles et transgenres ont apportées à l’histoire de la nation”. Le point de vue de M’Baye, qui souligne par ailleurs que ce sont d’abord les Occidentaux qui ont inventé la rhétorique de la non-africanité de l’homosexualité avant sa reprise dans les discours contemporains, est défendu par d’autres. Dans un article paru au début du mois de mars dans Jeune Afrique, la journaliste Marie Toulemonde écrivait : “En réalité, ce n’est pas l’homosexualité qui a été importée d’Occident, mais sa criminalisation.” Le durcissement de la loi sénégalaise est, à ses yeux, “une disposition calquée sur une loi d’août 1942 modifiant le Code pénal français, adoptée sous le régime collaborationniste de Vichy”. Dans de nombreuses anciennes colonies, les législations de répression de l’homosexualité sont directement héritières des législations coloniales.
Un vain recours à l’histoire ?
L’argument paraît plus porteur que l’appel moralisant aux droits de l’homme. L’écrivain sénégalais et prix Goncourt 2021 Mohamed Mbougar Sarr doute pourtant de son efficacité. À un des personnages de son roman De purs hommes, il fait dire : “Je trouve de plus en plus absurde de devoir recourir à l’histoire de l’homosexualité en Afrique pour combattre l’homophobie. C’est un faux combat, parce que quelqu’un qui hait les homosexuels se fiche de savoir que l’homosexualité est là depuis mille ans. […] Ceux qui haïssent les homosexuels dans ce pays parlent de pureté historique parce que c’est commode.” Que dire, alors ? Je n’ai pas la réponse. Seulement le sentiment qu’il faut dire quelque chose, tant bien que mal. »
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